Ce que l' » arc-en-ciel  » ne dit pas…

Bientôt à quai, désormais en campagne, le gouvernement Verhofstadt défend un bilan de réformes et de nouvelles audaces. Mêlant l’eau et le feu, cette coalition inédite avait promis de  » gouverner autrement « . Serment d’ivrogne

C’est un signe qui ne trompe pas : à quarante jours des élections fédérales, les leaders du gouvernement  » arc-en-ciel  » vantent une dernière fois les vertus de leur attelage atypique… même si, en coulisse, cela fait belle lurette qu’ils ont concocté plusieurs alternatives. Au cas où… Simple prudence ou parce que la lassitude guette ? L’impossible union entre libéraux, socialistes et écologistes ne ferait-elle plus recette ? A première vue, pourtant, le bilan de l’équipe Verhofstadt tient la route. Un vent de fraîcheur a soufflé sur la scène politique, où, de manière solennelle et parfois intéressée, on a acté le renvoi dans l’opposition de la famille chrétienne, au pouvoir sans interruption de 1958 à 1999. Plusieurs réformes ont été lancées, notamment sur le plan fiscal. L’Etat fédéral a muté de manière significative pour la cinquième fois en trente ans, sans divorce apparent entre les Flamands, friands d’autonomie, et les francophones, dont l’enseignement a été refinancé. Le gouvernement a aussi tenté de se rapprocher de l’insondable  » citoyen « , il a donné davantage de publicité à ses décisions et rendu la démocratie plus participative. Telles seront les  » vérités  » assénées par les partis de la majorité au cours de la campagne électorale, qui s’ouvrira officiellement ce mardi 8 avril, suite à la dissolution du Parlement. Un trompe-l’£il ?

Tout au long de cette législature de quatre ans, les sondages ont été plutôt favorables à l’arc-en-ciel, qui a eu (assez) bonne presse. Cela dit, certains indices laissent perplexe. Ainsi, Steve Stevaert, Jean-Luc Dehaene et Guy Verhofstadt, soit trois personnalités au profil très différent, arrivent actuellement en tête des sondages de popularité. Le nouveau président du SP.A fait un tabac : Stevaert est le héraut un peu solitaire d’une nouvelle manière de faire de la politique. Simple, directe, concrète. Quant au Premier ministre, il doit bien admettre le retour en force de son prédécesseur, ce  » démineur  » un moment décrié parce qu’il incarnait la politique du compromis stérile. Comprenne qui pourra !  » On a vraiment exagéré le prétendu changement d’époque opéré sous la coalition arc-en-ciel. Sans doute parce qu’à l’inverse la popularité des gouvernements précédents était faible « , estime Vincent de Coorebyter, le directeur général du Centre de recherche et d’information sociopolitiques (Crisp).

Bref, le bilan  » éclatant  » de Verhofstadt I doit être nuancé. Certaines réformes auraient été impensables si les sociaux-chrétiens s’étaient maintenus au pouvoir. Avant les élections de 1999, l’ex-CVP de Dehaene avait notamment mis son veto à toute avancée législative dans les matières éthiques. C’est le mérite du gouvernement actuel d’avoir permis la dépénalisation partielle et sous conditions de l’euthanasie, l’expérimentation in vitro sur des embryons humains ou encore le mariage homosexuel. A leur tableau de chasse, Verhofstadt et ses ministres peuvent également épingler quelques succès de politique internationale, le maintien d’une sécurité sociale généreuse et performante, ainsi qu’une baisse des impôts échafaudée comme la plus spectaculaire opération de marketing des dix dernières années.

Une  » réforme  » fiscale, vraiment ? Soucieuse de plaire à un public aussi large que possible, elle s’assimile davantage à une distribution de cadeaux – légitime après tant d’années de restrictions – qu’à une téméraire politique redistributive, ciblant clairement des publics particuliers comme les jeunes chômeurs, les bas revenus… Du reste, le lourd impact financier de cette mesure emblématique suscite déjà de fameuses controverses : desservi par une conjoncture économique morose, le prochain gouvernement aura-t-il suffisamment de moyens pour financer les investissements de la SNCB, réformer (enfin) la justice, anticiper davantage encore le  » choc  » des pensions des deux prochaines décennies, assurer la pérennité de certaines missions essentielles de l’Etat ?  » Le programme de la coalition arc-en-ciel était très ambitieux, mais son bilan est finalement mitigé, estime Vincent de Coorebyter. C’est un paradoxe par rapport au précédent gouvernement Dehaene : celui-ci n’avait d’autre objectif que de préparer la Belgique à l’entrée dans l’Union économique et monétaire. Toutefois, les événements, notamment l’affaire Dutroux, en ont décidé autrement. D’où les prémices de la réforme de la justice et des forces de police, les ôassises de la démocratie » et les ajustements adéquats de la politique économique. C’est l’équipe Dehaene qui avait initié tous ces changements.  »

Même le renouveau des rapports Nord-Sud est un leurre. Au début de la législature, les ténors de la majorité ont surfé sur la vague médiatique, alimentée par le mariage princier de Philippe et Mathilde, les fruits de la croissance, la formule inédite du gouvernement et même… l’effet Waseige, préfigurant un Euro 2000 de football finalement loupé. La nouvelle convivialité entre dirigeants flamands et wallons n’avait fait que conforter cette douce euphorie. Aujourd’hui, il n’en reste rien. Malgré la réforme de l’Etat, les partis flamands poursuivent leur travail de sape : ils réclament la scission de la Sécu, de la SNCB et de l’aéroport de Bruxelles-National ! Chaque débat de société démontre la sensibilité différente entre une Flandre libérale et individualiste, forte de sa prospérité, et une Wallonie jugée trop traditionaliste et dirigiste, qui cherche à relancer son économie. Cet affrontement permanent complique forcément le processus de décision au sein de l’Etat fédéral. Et l’avenir ne semble guère radieux.  » Dans les partis francophones, observe l’ancien ministre Philippe Moureaux, chef du PS bruxellois et artisan des derniers accords institutionnels, la génération des quadras commet une erreur historique en pensant que les problèmes communautaires relèvent du passé.  »

Au total, les ministres fédéraux, parmi lesquels une majorité de néophytes, ont-ils  » gouverné autrement « , comme promis ? Sous l’arc-en-ciel, c’est sûr, le monde politique a mieux communiqué qu’auparavant. L' » ancienne  » politique était celle des réseaux d’influence, des présidents de parti, des compromis arrachés derrière les murs de châteaux aux allures de forteresses. Jean-Luc Dehaene avait ainsi l’art de déminer les pires situations, de faire la synthèse de toutes les contradictions et… de taire celles-ci. Avec l’ère  » nouvelle « , on allait créer de fameux courants d’air et voir ce qu’on allait voir ! De fait, les hommes politiques sont partis à l’assaut des médias, au risque de perdre la bataille et de leur céder les clés du pouvoir, comme le décrit le sociologue Mark Elchardus (VUB) dans un ouvrage corrosif intitulé De dramademocratie (Lannoo).

De faux scoops en effets d’annonce, des ministres ou des députés en vue ont soigné la mise en scène et étalé leurs projets personnels sur la scène publique, parfois avec un excès de précipitation. De quoi clarifier les positions des uns et des autres, tout en réhabilitant le débat de société, pensaient-ils, avec une pointe d’esbroufe.  » Le robinet de la communication a été largement ouvert, commente Alain Eraly, directeur de l’Institut de sociologie de l’ULB et auteur du Pouvoir enchaîné (Labor). Mais où restent les réformes structurelles du système politique qui permettraient d’espérer que, demain, on gouvernera autrement ? Au lieu d’être démantelés, comme promis, presque tous les cabinets ministériels ont été maintenus. Le décumul des mandats n’a plus progressé. La dépolitisation est une farce. La modernisation de l’administration reste en rade. Même si les assemblées ont été réformées, le travail des parlementaires n’a pas été fondamentalement repensé, ce qui aurait notamment permis d’améliorer leur contrôle sur l’exécutif. Contrairement aux apparences, les règles électorales sont plus compliquées qu’avant leur modification. La faillite de la Sabena n’a même pas suscité une réflexion d’ensemble sur la gestion incohérente des para-régionaux ou des entreprises à participation publique.  » Et le sociologue de conclure sur une note positive, quand même :  » La présence de ôpoids lourds » au sein du gouvernement a quelque peu renforcé le pouvoir de l’exécutif, par rapport à celui des présidents de parti, qui était exagéré et peu transparent. En outre, l’équipe Verhofstadt a accordé davantage d’importance à l’éthique citoyenne, présentant ses excuses au Rwanda, réagissant à la montée du racisme, écoutant les altermondialistes (après les avoir agacés), tenant un discours ferme à l’encontre de Jörg Haider ou d’Augusto Pinochet. Cela ne pèse pas très lourd dans la balance, malgré tout…  »

Pour un cinquième de l’électorat francophone, environ, l’arrivée au gouvernement des écologistes était un motif d’espoir. Tout au long de la législature, de fait, les Verts ont attisé la curiosité des médias et des observateurs politiques. Cette première expérience se solde par un bilan en demi-teinte. Il faut dire qu’avant d’être confrontés à l’ingratitude du pouvoir, les utopistes avaient un moment pris la mesure des pragmatiques, finalement les plus entendus : Ecolo promettait ni plus ni moins de  » débloquer la société  » !  » Il a fallu rapidement déchanter, reconnaît Christophe Derenne, un des cerveaux de ce parti longtemps obligé d’avaler des couleuvres. Mais notre démocratie interne est restée bien vivante et, grâce à ce bouillonnement d’idées, des thèmes situés hors du champ politique sont aujourd’hui sortis de l’anonymat : l’intérêt désormais voué aux questions du développement durable en est le meilleur exemple.  »

La dureté des rapports de force et les résistances au changement éprouvées au sein de la famille écologiste, d’une part, l’agacement généré auprès des partenaires par le mode de fonctionnement particulier des Verts (dont la  » base  » a souvent remis en question les décisions approuvées par les ministres), d’autre part, illustrent la difficulté de gouverner à trois familles et avec six partis politiques. Car, si le cumul d’intentions a finalement permis d’aboutir à des solutions créatives dans certaines situations délicates, sur le terrain socio-économique, par exemple, une autre logique l’a parfois emporté : les extrêmes s’annulent. Ainsi, la nouvelle loi qui réglemente l’usage du cannabis est finalement très frileuse. La politique de mobilité n’est guère innovante. Tandis que la régularisation des sans-papiers – une victoire pour la  » gauche  » – doit s’accommoder d’un durcissement des conditions d’entrée sur notre territoire, voulu par la  » droite « .

L’après-18 mai déterminera si la Belgique persiste dans la voie de la cogestion à six partenaires. Pour le politologue Pascal Delwit (ULB), auteur d’un récent ouvrage sur la recomposition du paysage politique (Labor), les élections de 1965, 1981 et 1991 avaient été de vraies  » secousses politiques « , générées par les mutations de la société. 2003 demeure une énigme.

Philippe Engels

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