Ce que cherche le Hezbollah

Son coup de force à Beyrouth le démontre : la milice chiite ne veut pas qu’on touche à son statut d’Etat dans l’Etat. Et elle fera tout pour qu’il soit officialisé. Une bataille sur fond de rivalité entre son parrain iranien et l’Arabie saoudite.

Le Hezbollah se vantait jusqu’ici d’être la seule milice du pays du Cèdre à ne jamais avoir utilisé son arsenal contre d’autres Libanais. Les  » armes de la résistance  » étaient destinées à combattre Israël, elles étaient donc  » légi-times « . Cette fiction a volé en éclats avec l’offensive lancée par les combattants du Parti de Dieu, dans la capitale libanaise. Mercredi 7 mai, profitant d’une journée de grève générale, les miliciens chiites ont bloqué tous les axes routiers menant à l’aéroport international, situé dans la banlieue sud, qu’ils contrôlent largement. Un pas de plus a été franchi ensuite avec l’occupation de la partie occidentale de Beyrouth, à majorité sunnite. Le journal et la chaîne de télévision du Courant du futur, le mouvement du sunnite Saad Hariri, chef de file de la coalition gouvernementale antisyrienne, ont été investis et muselés. Sa maison, touchée par une roquette, a été encerclée, ainsi que les domiciles du chef druze Walid Joumblatt, allié de Hariri, celui du mufti, la plus haute autorité religieuse sunnite du pays, et le Sérail, la résidence officielle du Premier ministre. Il ne faudra que quarante-huit heures au Hezbollah pour se rendre maître des lieux, après avoir mis en déroute des miliciens sunnites peu nombreux et peu aguerris. L’armée, unique institution multiconfessionnelle du pays, cédant aux pressions de ses officiers chiites, a choisi de laisser faire afin de préserver son unité. Elle avouait par là une impuissance que la majorité parlementaire avait sans doute mal mesurée.

A l’origine du coup de force du Hezbollah, il y a une double décision du gouvernement visant à imposer son autorité à la milice : le limogeage du chef des services de sécurité de l’aéroport, le général Wafic Choucair, un officier chiite prosyrien, accusé d’avoir autorisé l’installation d’une caméra permettant au Hezbollah de surveiller en permanence l’une des pistes d’atterrissage, et la mise hors la loi du vaste réseau de télécommunications – 90 000 lignes numériques – du parti chiite. Le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, y a vu un crime de lèse-résistance – le réseau téléphonique, qui existe depuis 2000, aurait en effet joué un rôle majeur lors de la guerre contre Israël il y a deux ans – dicté par Washington. Le gouvernement a dû, quelques jours plus tard, se rendre à l’évidence : la mesure était au-dessus de ses moyens. Le Premier ministre, Fouad Siniora, a été contraint de reculer en déclarant, dans une adresse à la nation, le 9 mai, qu’il laissait l’armée arbitrer le conflit. Celle-ci rapportait aussitôt les deux décisions contestées par Nasrallah, lequel retirait ses miliciens des rues de Beyrouth-Ouest, laissant les soldats de l’armée en prendre possession. Mais le Hezbollah poursuivait, en début de semaine, le blocus de l’aéroport. Dans le cadre de sa campagne de  » désobéissance civile « à

Un conflit régional entre chiites et sunnites

Alors que le Liban est privé de président depuis six mois, cette campagne vise à obtenir que l’élection d’un nouveau chef de l’Etat se fasse aux conditions exigées par le Hezbollah et le mouvement Amal, l’autre parti chiite. D’accord pour que le successeur du prosyrien Emile Lahoud, dont le mandat a expiré en novembre dernier, soit le chef de l’armée Michel Souleïmane, accepté également par la majorité, ces deux formations demandent en préalable que leur soit octroyé un droit de veto au sein du futur gouvernement d’unité nationale. En clair, ils veulent la garantie que rien, au Liban, ne pourra être décidé qui aille contre la volonté des partis chiites, donc de la Syrie et surtout de l’Iran, le véritable parrain du Hezbollah. Derrière cette revendication s’en profile une autre, celle d’une répartition qui donnerait durablement plus de poids aux chiites dans les institutions libanaises.  » A terme, on ne fera sans doute pas l’économie d’un Taef II « , dit le politologue Joseph Bahout, dans une allusion à l’accord de Taef qui avait mis fin, en 1989, à la guerre civile libanaise.

Ce règlement de paix, patronné par l’Arabie saoudite, reprenait dans ses grandes lignes le pacte national de 1943, partageant l’essentiel du pouvoir entre les chrétiens et les sunnites. Il était donc très favorable à la communauté sunnite, qui ne représenterait aujourd’hui qu’à peine plus de 20 % de la population, chrétiens et chiites faisant jeu égal, chacun aux alentours de 35 %.

La revendication des partis chiites a un fondement démographique incontestable. Mais elle s’inscrit également dans le contexte, plus large, d’un conflit régional opposant les chiites aux sunnites, et surtout l’Iran à l’Arabie saoudite. Les deux pays aspirent, l’un et l’autre, à devenir la puissance dominante du Moyen-Orient. Ils ont chacun leurs réseaux et leurs alliés : la Syrie où gouverne une minorité alaouite proche du chiisme pour l’Iran ; les autres pays arabes sunnites pro-occidentaux comme l’Egypte et la Jordanie pour l’Arabie. Les Iraniens, qui ont raflé la mise lorsque les Américains ont décidé d’imposer la  » démocratie  » en Irak, ont pris plusieurs longueurs d’avance dans cette course au leadership, au point que le roi Abdallah de Jordanie évoquait explicitement, voici quelques mois, la menace d’un  » arc chiite  » reliant l’Iran au Liban en passant par l’Irak. C’est cette guerre-là que se livrent, à Beyrouth, Hassan Nasrallah et Saad Hariri. l

Dominique Lagarde,

avec Scarlett Haddad (à Beyrouth)

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