Catherine Breillat :  » Le sexe n’est qu’émotion ! « 

Anatomie de l’enfer marque l’aboutissement d’une démarche abordant les rapports au sexe et entre les sexes. Son auteur explique une quête déterminée, audacieuse et provoquant (aussi) la réflexion

Ceux et celles qui ne l’aiment pas diront qu’elle se répète. Les autres, plus attentifs, remarqueront qu’elle mène aujourd’hui à son terme une démarche cohérente et constamment poussée plus loin. Catherine Breillat déclare elle-même que son nouveau film, Anatomie de l’enfer, est la conclusion d’une série d’£uvres où Romance tient évidemment une place importante, et qu’elle n’entend pas prolonger plus avant, au cinéma du moins.

Ecrivain et cinéaste, cette intellectuelle fascinée par l’érotisme et passionnée par les rapports au sexe (entre les sexes, aussi et surtout) agite dans ses films un cocktail détonant de pensée introspective et d’exposition charnelle, où le cérébral et le sexuel s’épousent en un mélange explosif, inconfortable, provocateur sans doute, mais d’une provocation utile, car le franc recours aux images osées entend susciter la réflexion plus que l’excitation.

Anatomie de l’enfer est librement inspiré de Pornocratie, un roman de Catherine Breillat publié en 2002 (éd. Denoël). Il réunit en un pesant huis clos une jeune femme (Amira Casar) et un homme (Rocco Siffredi) qu’elle a attiré là pour qu’il la regarde  » par là où elle n’est pas regardable « .  » Car c’est du regard des hommes qu’est constituée l’obscénité des femmes « , annonce la réalisatrice qui intervient dans le film en voix off, ses deux protagonistes échangeant par ailleurs des propos qui finissent par composer un discours global. Il y sera question de sexe, bien sûr, mais aussi de fantasmes, de sang, de violence, le tout cadré avec une impudeur assumée, avec également une grande précision formelle.

A Paris, où nous l’avons rencontrée, Catherine Breillat n’a pas reculé au moment de commenter son film et son propos. De quoi livrer quelques paroles fortes, qui ne laissent pas indifférent…

Le Vif/L’Express : Anatomie de l’enfer marque-t-il le point final d’une approche que vous ne sauriez pousser plus loin ?

Catherine Breillat : Exactement. C’est mon dixième film, la fin d’un  » décalogue  » que je ne pouvais achever plus radicalement. Anatomie de l’enfer ne dit pas la même chose que Romance, par exemple, mais il explore la même thématique. Je pense avoir désormais épuisé le sujet au cinéma. Mais je crois que je devrais maintenant y consacrer non pas un texte romanesque, mais un essai philosophique sur la sexualité, où je pourrais consigner mes idées, en échappant au côté émotionnel qui marque le cinéma.

Au départ de cette explo- ration des rapports au sexe et entre les sexes, y avait-il de votre part un raisonnement intellectuel ou alors un désir ressenti sans percevoir où il pouvait vous mener ?

C’était un désir, une pulsion. Et, au moment de conclure, c’est encore une pulsion qui m’a poussée à faire Anatomie de l’enfer. Je savais que le film ne serait pas facile, mais ne pas le faire serait revenu à ne pas vivre jusqu’au bout une aventure qui m’avait emportée durant tant d’années. Je ne savais pas à l’avance ce que le film allait dire, mais je pressentais qu’il allait me faire parvenir au plus profond du sillon que je creuse depuis tout ce temps.

Dans le film, les choses sont perçues du point de vue de l’homme…

Alors que, dans le livre, elles étaient racontées du point de vue de la femme, oui. Je me rends compte, après coup, que le film est un conte initiatique, où l’homme apprend peu à peu ce que la femme sait depuis le début. Il comprend quelque chose de lui-même, de sa relation à l’humanité qui passe par le sexe. Je pense aujourd’hui qu’il existe un langage du sexe, que le développement de sa sexualité fut aussi important pour l’être humain que le fait de se mettre debout et de marcher sur ses pieds. Se mettre debout, pour l’humain, signifiait l’abandon de la bestialité au profit de la pensée, l’abandon de la force au profit de la faiblesse. L’émotion amoureuse, elle, du point de vue des hommes, signifie de même le renoncement à cette force qu’ils possèdent et qui manque aux femmes. Le langage sexuel détourne l’homme de la simple et brutale  » prise  » de la femme par la force. Peut-être est-ce la raison pour laquelle les hommes ont tellement plus de mal que les femmes à intégrer la sexualité humaine telle qu’est s’est développée comme un progrès par rapport au règne animal. Ils veulent régresser, maintenir cette sexualité dans la bestialité, par la domination physique et légale…

Ce désir manifesté par la femme d’être regardée, jusque dans ce qu’elle a de plus intime, est à l’extrême opposé d’une certaine volonté qu’ont les hommes de ne pas voir et qui se manifeste, par exemple, par l’imposition du voile. Vous dites dans Anatomie de l’enfer que  » ces voiles dont ils (les hommes) veulent nous parer préfigurent nos linceuls…  »

Cette affaire du voile islamique me met très en colère. Ce n’est pas le voile de la religion ! J’ai lu le Coran et il n’y est pas une seule fois question d’une obligation de porter le voile pour les femmes ! C’est dans la charia ( NDLR : la loi canonique islamique) que cela est édicté, en même temps que quantité d’autres règles imposant la soumission de la femme. Les petites connes qui, sur les plateaux,viennent dire n’importe quoi sur le prétendu sens religieux du foulard qu’elles arborent n’auraient, si elles étaient logiques avec elles-mêmes et prenaient ce qui dans la charia va avec le voile, aucun droit de s’y trouver et de regarder en face les caméras ! On ne porte pas le foulard avec le regard droit, mais avec le regard baissé. Il est aussi, dans le texte, stipulé qu’elles doivent obéir à tout homme. Le président de la République étant un homme, qu’elles lui obéissent ! Qu’elles suivent la logique jusqu’au bout, cette logique qui les met sous tutelle toute leur vie, cette logique qui impose le foulard à partir de 9 ans (l’âge le plus bas pour les premières règles) car c’est l’âge où une jeune fille peut être mariée, sans son consentement bien sûr ! La pédophilie étant comprise dans la charia en toutes lettres, foin d’hypocrisie ! Je suis absolument contre cela, et je ne vois pas comment on pourrait être ne fût-ce qu' » un peu  » pour. C’est un tout qui se prend ou qui se laisse. Moi, je laisse.

Vous donnez dans votre film une vision de la sexualité bien différente de celle qu’offre, d’ordinaire, le cinéma.

Le sexe tel qu’il est proposé à la consommation par le cinéma est souvent détourné par l’humour (le ricanement, que j’exècre), et il est presque toujours relié au plaisir. Moi, je ne suis pas dans le plaisir, mais dans le sens. La jouissance, qui m’intéresse, n’est pas non plus du plaisir. La jouissance est une extraterritorialité du corps, c’est le corps transparent. C’est une forme de transcendance et ce n’est pas un hasard si le discours amoureux fait souvent référence à l’éternité. Le sexe, le corps est bien ce qui nous fait parler abstrait. Et non concret, comme on veut nous le faire croire. La sexualité n’est pas ce que montre le porno : une queue qui entre et qui sort. Le sexe n’est pas une suite de faits, le sexe n’est qu’émotion ! D’ailleurs, quand il vous fait quelque chose, le corps s’échappe du corps, le corps amoureux n’est pas le corps normal. Et ça, seuls les cinéastes peuvent le montrer, comme le fit Nagisa Oshima dans son Empire des sens.

Entretien : Louis Danvers

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