Cartes sur table…

Guy Gilsoul Journaliste

La géographie aime les atlas. L’artiste aussi, mais pour d’autres raisons. Lesquelles ? Réponse à L’Iselp, à Bruxelles

Le Dessus des cartes. Bruxelles, Iselp, 31, boulevard de Waterloo. Jusqu’au 24 juillet. Du lundi au samedi, de 11 à 17 h 30. Tél. : 02 504 80 70.

Quel élève ne se souvient-il pas d’avoir troqué le commentaire du maître pour un voyage au long cours qui, via les méridiens et les lignes irrégulières des cours d’eau, tracés sur le bleu et le jaune pâle des cartes de géographie, l’emmenait vers ces îles et ces montagnes, ces cités et ces fleuves, dont il ne pouvait imaginer les richesses qu’au seul énoncé de leur nom ? L’artiste Wim Delvoye, un des nombreux participants à l’exposition Le Dessus des cartes, s’est en tout cas donné beaucoup de mal afin que son atlas, aux apparences bien réelles, ne renvoie à aucun lieu existant : on y découvre l’Océan otique du Sud, une presqu’île nommée Bulgium, l’île de Xanilla et des cités comme Juy ou Gorbulu, posées au c£ur de territoires dont les formes, si on y prête attention, ont quelque ressemblance avec celles d’une théière, d’une chaussure, d’un marteau ou encore d’une vis. Jarry n’est pas loin et, avec lui, cette manière d’anarchie qui méprise le mètre et l’étalon au profit des aventures hors frontières. Car voilà bien le problème posé par les cartes : elles ordonnent. Or cette mise en ordre du monde, plus pittoresque et onirique dans les quelques gravures des xvie et xviie siècles présentées en début du parcours, perd rapidement ses palmiers, poissons-monstres, chameaux et autres figures d’exotisme qui font le charme des premières planches géographiques. La Terre sera très vite mise à plat, abstraite, composée et dessinée selon des codes précis. Sous contrôle, la voilà donc au service des stratèges qui enferment au trait rouge des zones habitées, d’autres, à conquérir, en indiquant les chemins à suivre, les voies maritimes à fréquenter et les cités à atteindre. Les vues actuelles, satellitaires, ne changent rien à leur utilisation.

Que peuvent, dès lors, faire de ces planches les plasticiens d’aujourd’hui, confrontés à l’éclatement de toutes les géographies ? Parfois, la carte reste un support, une trame, un fond avec lequel il est agréable de discourir et qu’on se plaît à maquiller, à parfumer de teintes rares (Michel Mineur, David Renaud) ou de trames superposées, comme dans les peintures de Changha Hwang. Pour d’autres, la carte relève d’un document neutre sur lequel ils aiment à poser leurs propres expériences, parfois inattendues :  » C’est là que j’ai entendu tel mot, et là, tel autre « , déclare Angel Vergara, le  » Straatman « . Cette cartographie aux allures de relevé sociologique inattendu mène alors à ces autres qui, revenant vers l’intime, rejoignent le corps et sa géographie anatomique. On passe des empreintes-paysages (chez Jocelyne Coster) au circuit des veines ou de la morphologie du cerveau que Jessica Vaturi, avec la complicité de Vésale, intègre aux cartes du métro parisien. Dans les photographies-peintures de Matéo Maté, le corps (dont on ne découvre que tard un fragment) se cache sous des draps plissés dont les reliefs sont annotés à la manière des montagnes et des vallées. Pour d’autres, la carte évoque la marche, le voyage, la quête. Levie Capucine propose, sur une table à damiers, de petits modules carrés qu’on peut, à sa guise, déplacer tout en suivant une allusive carte de l’Europe en peau végétale (est-ce du chou ?) jusqu’à un point qui ne peut être que Compos- telle. Enfin, la carte et les rhizomes qu’elle induit occupent depuis toujours le c£ur battant du travail de Françoise Schein. Mais voici qu’aujourd’hui, plus  » actionniste  » que jamais, c’est à Rio de Janeiro, avec les habitants des favelas, que cette artiste dresse, pour la première fois, un relevé des lieux lancé à la manière d’une revendication : la carte devient ainsi le moyen d’officialiser l’existence d’un lieu qu’aucun stratège n’avait jusqu’ici daigné prendre en compte… Et, à l’autre bout de la conscience, le Sud-Africain William Kentridge préfère, lui, faire l’éloge grinçant des humains processionnaires qui, jamais, ne pourront être  » encartés « .

Guy Gilsoul

Partner Content