Cannes a voté démocrate !

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

De notre envoyé spécial à Cannes

George Bush est tombé de vélo peu après que Fahrenheit 9/11, le film de Michael Moore dont il est l’involontaire vedette, eut remporté la Palme d’or au 57e Festival de Cannes. On ignore s’il faut y voir un lien de cause à effet, mais il est piquant de constater qu’en se blessant durant une partie de VTT le président des Etats-Unis a semblé confirmer un des reproches formulés à son encontre par le pamphlet de Moore, dénonçant avec un humour vengeur le fait que George W. passe plus de temps à s’adonner aux loisirs sportifs qu’à s’occuper du pays…

En consacrant Fahrenheit 9/11, le jury présidé par Quentin Tarantino n’a pas seulement couronné le premier documentaire  » palmé  » à Cannes depuis Le Monde du silence (de Louis Malle et du commandant Cousteau), voici une petite cinquantaine d’années. Il a aussi, et il s’agit là d’une première, consacré un film de  » propagande « , genre jusqu’ici peu réputé pour ses qualités cinématographiques en dépit des sommets formels û sinon idéologiques û atteints par certaines réalisations de Sergueï Eisenstein ou Leni Riefenstahl… Car c’est bien de  » propagande  » qu’il est question avec le dernier brûlot de Michael Moore. De son propre aveu, Fahrenheit 9/11 a été conçu dans l’idée de faire battre Bush Junior dans la désormais toute proche élection présidentielle américaine. A la différence du bien meilleur Bowling for Columbine, qui explorait non sans parti pris, mais de manière globale, un phénomène marquant comme l’omniprésence des armes (et ses conséquences) aux Etats-Unis, Fahrenheit 9/11 est d’abord une attaque ad hominem, s’employant, dans un premier temps, à ridiculiser le locataire de la Maison-Blanche, dans un deuxième, à dénoncer le  » clan  » Bush et ses liens avec… la famille Ben Laden, dans un troisième, enfin et surtout, à dresser un réquisitoire sans pardon contre la guerre en Irak. Mais, si Michael Moore n’a aucun mal à ironiser sur le rayonnement personnel d’une cible à vrai dire assez facile, il n’apporte à son rappel des intérêts personnels et familiaux des Bush en Arabie saoudite aucune information réellement nouvelle ou indubitablement probante. Quant à la longue partie consacrée à la guerre et à ses horreurs, il la traite de manière presque uniquement émotionnelle, renonçant à toute analyse pour accumuler les images chocs û certaines insupportables û de victimes civiles et militaires, avant de s’arrêter longuement sur le drame bouleversant d’une mère patriote, fière d’avoir un fils soldat, mais que la mort de ce dernier en Irak plonge dans une douleur que suivra la révolte.

Nul doute qu’en jouant ainsi sur la démonstration facile puis sur l’émotion sans recul, Moore fait le choix le plus utile en termes d’impact. Mais cette application des préceptes… hollywoodiens en matière de capture du public rejoint les dérives de l’info-spectacle à laquelle certains médias dominants cèdent par ailleurs avec des intérêts certes différents, mais en employant les mêmes techniques. De quoi prouver, s’il en était encore besoin, que le très malin Michael Moore, s’il est un réjouissant trouble-fête au pays de l’Oncle Sam, n’en est pas moins une paradoxale incarnation des modes de fonctionnement du système qu’il se plaît à dénoncer !

Tout cela, un aussi fin cinéphile que Quentin Tarantino ne pouvait l’ignorer. Et, lorsqu’il affirme sans rire que c’est pour ses qualités cinématographiques que Fahrenheit 9/11 a été couronné, il doit avoir du mal à garder son sérieux. Le réalisateur de Kill Bill qui, entre parenthèses, doit tout à Miramax, la compagnie productrice du film de Michael Moore, a fait avec son jury un choix purement politique, qui peut se comprendre mais qui n’est pas sans conséquence. Pour la première fois, la Palme d’or de Cannes a été délibérément instrumentalisée à des fins électorales. Ce pourrait être un précédent fâcheux… D’autant que, même en se plaçant sur le terrain de l’efficacité du film dans le débat des prochaines élections, un certain doute est permis, Michael Moore (soutien lors du précédent scrutin présidentiel du candidat écologiste indépendant Ralph Nader, qui prit de nombreuses voix aux démocrates et contribua ainsi à l’élection de Bush) ne pouvant résister à la tentation de placer dans son film républicains et démocrates quasi dans le même sac, notamment dans une scène où il propose û en vain, évidemment û aux députés des deux bords de signer un document engageant leur fils à rejoindre le contingent américain en Irak…

Triomphe asiatique

Des films meilleurs que Fahrenheit 9/11, il y en eut beaucoup dans une sélection nettement supérieure à celle û il est vrai très décevante û de l’an dernier. A commencer par plusieurs représentants d’un cinéma asiatique décidément très en verve. Deux d’entre eux méritaient assurément leur présence au palmarès. Le Coréen Old Boy, Grand Prix du Jury, est un film noir et lyrique au scénario génial et au style époustouflant, mis en scène avec brio et invention par Park Chan-wook. Le formidable Choi Min-sik, interprète déjà remarqué à Cannes voici quelques années pour Ivre de femmes et de peinture, y incarne un homme qui a été enlevé et séquestré pendant quinze ans pour un motif inconnu. Enfin sorti de sa prison, il entreprend de se venger. Mais nous découvrirons que son propre désir de vengeance ne fait qu’accomplir le plan machiavélique et lui aussi vengeur d’un autre homme…

Nettement moins sombre et violent, mais encore plus prenant et riche d’émotions subtiles, Nobody Knows, du Japonais Hirokazu Kore-Eda ( Maborosi, After Life), s’inspire d’un fait divers authentique pour nous faire partager l’existence de quatre enfants sans père, abandonnés à leur sort par une maman immature, et qui continuent à vivre ensemble dans la précarité sans prévenir personne, de peur d’être séparés. Le jeune Yuuya Yagira s’est vu attribuer, de manière surprenante mais méritée, le prix d’Interprétation masculine pour sa prestation saisissante de vérité dans le rôle de l’aîné des enfants. Présent lors de la présentation du film, il n’était plus à Cannes pour la remise des prix, l’école et des examens le retenant au Japon…

Un autre film oriental fut retenu au palmarès, de manière nettement moins justifiée. S’il contient quelques jolies images, et s’il affiche un certain charme naïf, Tropical Malady, du Thaïlandais Apichatpong Wewerasethakul, n’est en rien le chef-d’£uvre proclamé par certains membres du jury (d’où son prix du même nom) et par trois ou quatre grands noms de la critique française, dont les éloges dithyrambiques mais vides de tout argument, assénés du haut d’une conscience supérieure et néanmoins pathétique, vinrent nous rappeler à quel point la pose pure et simple et le snobisme éhonté tiennent encore à Paris et à Cannes une place dont on se passerait bien.

Si elle vit en France et que son film se déroule en partie en Amérique du Nord, Maggie Cheung n’en reste pas moins chinoise, et son prix d’Interprétation féminine vint achever en beauté la consécration des talents asiatiques au Festival 2004. Seul problème, mais de taille : celle qu’on vit sublime dans In the Mood for Love, de Wong Kar-wai, est nettement moins convaincante dans Clean, d’Olivier Assayas, où elle éprouve bien de la peine à exprimer les tourments d’une mère rockeuse et toxicomane cherchant à renouer avec son jeune fils, élevé par les parents de son désormais défunt compagnon. Zhang Ziyi, bouleversante dans 2046 de… Wong Kar-wai, s’imposait bien plus pour une récompense qu’aurait aussi pu revendiquer la succulente Irma P. Hall, la vieille dame très digne du petit bonheur d’humour noir qu’est le  » remake  » du classique anglais The Ladykillers par les frères Coen. Un prix du Jury û une première pour une actrice û vint finalement récompenser l’Américaine, seule lauréate des Etats-Unis avec Michael Moore, alors que plusieurs films américains étaient en compétition, la plupart décevants comme le Life and Death of Peter Sellers, que ne sauve pas l’interprétation brillante de Geoffrey Rush dans le rôle titulaire.

Surprises et absences

Grâce aux prix du Meilleur Scénario pour Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri ( Comme une image), et de la Mise en scène pour Tony Gatlif ( Exils), s’ajoutant à celui de Maggie Cheung pour le film d’Assayas, c’est l’ensemble de la sélection française qui s’inscrit cette année au palmarès cannois. La chose est trop rare pour ne pas être signalée. D’autant que le film de Jaoui, fine orchestration sur le thème du pouvoir et celui des rapports père-fille, est une petite merveille d’intelligence, d’humour et de musicalité. Tandis que le retour aux sources algériennes de Gatlif, suivant pas à pas le voyage improvisé du couple Romain Duris-Lubna Azabal, offre par intermittences de fulgurantes beautés.

Si les Français furent bien servis par le jury de Tarantino, quelques grands absents du palmarès n’ont pas trouvé grâce à ses yeux. Wong Kar-wai est de ceux-là, dont le très beau et prenant 2046 (sur le décalage amoureux et le passé qui nous hante) méritait pourtant d’être reconnu. Emir Kusturica aussi, car son film La vie est un miracle retrouve le flamboyant niveau de ses meilleures réalisations. Quant au très admirable Mooladé, du vétéran africain Ousmane Sembene, il faudra que quelqu’un nous explique comment ce film s’attaquant avec force et humour au tabou de l’excision a bien pu se retrouver dans une section annexe (Un Certain Regard), alors que ceux et celles qui l’ont vu pensent qu’il était une Palme d’or potentielle !

On ne saurait, enfin, conclure ce parcours d’un festival très riche sans relever la montée en puissance du cinéma d’animation (avec deux films en compétition, le léger et plaisant Shrek 2 et le manga philosophique Ghost in the Shell 2 : Innocence, de Mamoru Oshii) et, bien sûr, du documentaire, puisque, outre le Fahrenheit 911 de Michael Moore, la compétition accueillait aussi Mondovino, exploration par Jonathan Nossiter de l’univers vinicole vu à travers le prisme des dérives de… la mondialisation. Il était dit que Cannes, cette année, serait politique ou ne serait pas !

Louis Danvers

La sélection 2004 fut nettement supérieure à celle de l’an dernier

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