Cali, au nom du père

Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Sur Menteur, son deuxième album gonflé à bloc, Cali fait le constat d’échec des rêves amoureux et de l’utopie du bonheur au quotidien

CD avec bonus DVD Menteur chez EMI. En concert le 11 mars à l’Ancienne Belgique, à Bruxelles (tél. : 02 548 24 24).

Cali vient de faire trois concerts à l’Orangerie du Botanique, à Bruxelles, complètes à craquer. Avant son retour, en mars, à l’Ancienne Belgique, à Bruxelles, il nous a accordé un entretien au lendemain d’un concert fougueux et entier, un peu long mais cravaché de bons titres et d’un irréductible enthousiasme. A peine entamé son set du mercredi, un  » Ta gueule !  » retentit du public. Cali bute en touche, et la sécurité demande au brailleur de sortir. On retrouve ce dernier un peu plus tard, tenant le bar de tout son corps : c’est Miossec, ravi de chambrer en public son Cali d’ami qui lui consacre d’ailleurs un titre du disque, Je m’en vais (après Miossec). Si le Breton et le Perpignanais ont un amour commun des mots peu délavés, le cadet n’a pas l’alcool aussi fort que le fils de Brest.  » Non, j’ai plutôt l’alcool rigolo « , répond Cali avec une belle douceur dans les yeux qui authentifie d’emblée sa phrase.  » Parmi les autres choses en commun, on a sans doute le grand désir de lire. Pour ma part, j’ai dévoré tout Brautigan, Bukowski ou Fante.  » Pour en finir avec la connexion Cali/Miossec, ajoutons que les deux sont aussi des pères séparés. Cali a carrément mis ses désarrois au centre de son disque :  » Le thème du déchirement du père ouvre et clôt l’album, comme un gros dictionnaire qui tiendrait un étage de la bibliothèque. Quand on fait un enfant avec quelqu’un, c’est pour que cela tienne toute la vie. La bascule vers l’horreur n’est jamais planifiée. On met deux ans à justifier qu’on est un bon père, et puis un juge décide en quelques minutes qu’on n’aura son enfant qu’un week-end par mois ! Aujourd’hui, j’ai pu grappiller un peu plus de temps dans la médiation, mais je reste persuadé que la garde alternée est un droit.  »

Précipice amoureux

Secoué par ce drame intime, Cali en a donc fait une fondation et des chansons, dont le magnifique Je sais, à considérer comme un hommage à Brel,  » l’homme qui m’a sauvé la vie à plusieurs reprises « . La première rafale de titres, parue il y a deux ans dans L’Amour parfait, avait déjà donné un triomphe rassurant dans cette industrie de la chanson en travaux perpétuels. L’homme du Sud y a déboulé comme un entrepreneur des sens humains, pas forcément attendu. Notons que cela lui a quand même pris dix ans d’arriver à la notoriété et aux 450 000 copies du premier disque, d’où une tendance naturelle à relativiser le vampirisme du succès.  » A mon âge (37 ans), je suis vigilant : je sais qu’il n’est pas normal que les gens vous disent tous les jours combien ils vous aiment. Si je perdais mes repères, ma famille, je pourrais me noyer dans cette force qu’a la foule en concert. J’ai parfois deux minutes d’affilée de frissons. Physiquement, j’ai l’impression de prendre des décharges. Quand j’ai vraiment démarré en 2001, j’avais davantage cet immense besoin, quasi thérapeutique, de dire  » Je je je « .  »

Enregistré en Irlande avec un casting qui regroupe un producteur américain (Daniel Presley), un membre des Waterboys, Steve Wickham, et des invités français, Menteur est un rien plus enrobé que son prédécesseur. Moins sec comme une trique, mais tout aussi poétique dans ses virages en épingle au bord du précipice amoureux. L’affaire est composée à la manière Cali, c’est-à-dire dans un style mûri à la première personne :  » Je trouve que ce disque-ci a un peu plus de coffre. Dans Je ne vivrai pas sans toi, je me suis inspiré d’une histoire d’amour déchirée qui finit dans la scarification. J’ai également voulu que les photos qui accompagnent le disque (Cali dans les bras d’une femme à silhouette de Rubens XXL) soient faites dans un esprit « christique » : il s’agit moins d’un message que du désir d’être à la limite. Mes chansons n’ont pas pour but de rassurer…  »

Philippe Cornet

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