Bruxelles: les nerfs à vif

Libéraux et socialistes se crêpent le chignon en douce dans la capitale, où l’élection du 18 mai permettra aux meilleurs ennemis d’en découdre. Pourquoi tant de haine?

A Bruxelles, la vie politique a résolument tourné au vaudeville. Associés au pouvoir, la fédération libérale et le PS ne peuvent plus se voir en peinture. A la clé, invectives publiques et coups au-dessous de la ceinture. Dans la peau du « puissant », le MR de Daniel Ducarme donne l’impression de craindre comme la peste son « petit » allié socialiste qui, aux dernières élections régionales (en 1999), n’avait même pas recueilli la moitié de ses suffrages! « Au Parlement régional, commente un caïd libéral, nos troupes vivent en permanence un chantage à la majorité alternative. En clair, le PS préfère plutôt s’acoquiner avec l’opposition Ecolo que miser sur la loyauté entre partenaires de la majorité. » Dans le camp d’en face, on hausse les épaules. Affaibli à Bruxelles, en 1999, le PS de Philippe Moureaux a repris du poil de la bête aux élections communales de 2000, au point de décrocher 7 maïorats sur 19, parfois en détrônant la famille libérale, en complicité avec les écologistes. Aujourd’hui, Moureaux n’attend qu’une seule chose: en découdre avec le « partenaire » et inverser le rapport de force entre la gauche et la droite. Bref, depuis plusieurs mois, la scène politique bruxelloise est totalement sclérosée. Une léthargie étonnante, qui paralyse le gouvernement régional et empêche les réformes politiques promises par les états-majors des partis (fusion des intercommunales actives dans le secteur de l’eau, élection directe ou non du bourgmestre, répartition des compétences entres les communes et la Région, etc.). A plus d’un an du prochain scrutin régional, attendu comme une libération!

Or, bien entendu, Bruxelles n’est pas un enjeu électoral comme les autres. Dernière-née de la réforme de l’Etat, en 1989, la Région-capitale est souvent considérée comme l’une des clé majeures du fédéralisme belge: si le modèle bruxellois de cohabitation entre Flamands et francophones survit durablement, la Belgique vivra. Sinon, le nord du pays et certains régionalistes wallons assouviront leur vieux fantasme: cogérer Bruxelles et lui ôter son statut régional. Pour de nombreux spécialistes, le pays volerait alors en éclats. Autre enjeu, une saine gestion de la ville-Région assurerait la condition nécessaire (mais pas suffisante) pour endiguer l’extrême droite, qui, à l’instar d’Anvers ou de Rotterdam, trouve généralement un terreau propice dans les grandes zones urbaines, réceptacle de toutes les difficultés sociales. Pour l’heure, on est loin de cette gestion efficace. Et, chaque jour, sous le manteau, des ténors de la politique bruxelloise prient Saint-Michel de leur épargner l’apparition soudaine d’un nouveau leader populiste, susceptible de rassembler les mécontents. Fort heureusement, en effet, le Vlaams Blok n’a jamais cartonné à Bruxelles, tandis que le Front national a été marginalisé par ses divisions.

Pour éviter de tels (noirs) desseins, il « suffirait » que libéraux et socialistes accordent leurs violons. Dans la capitale, ils ont l’unique occasion de gouverner ensemble, certes en compagnie de plusieurs petits partis flamands (tous, à l’exception du Blok), mais sans devoir tenir compte d’un troisième larron, le parti écologiste souvent rendu responsable de tous les malheurs du monde à d’autres niveaux de pouvoir. Seulement voilà, la cohabitation bruxelloise entre les « bleus » et les « rouges » semble décidément vouée à l’échec. Les ennuis ont commencé dès 1995. Alors que les premières années d’autonomie régionale avaient été marquées de l’empreinte de Charles Picqué (PS), alors ministre-président, qui avait insufflé une réelle dynamique à son projet de ville, la législature 1995-1999 fut caractérisée par les incidents incessants entre socialistes et libéraux, arrivés au pouvoir avec la ferme volonté d’imposer leur griffe. En 1999, les libéraux ont fini par décrocher le poste de chef du gouvernement (Jacques Simonet puis François-Xavier de Donnea), mais sans convaincre ni trouver de commun dénominateur entre les accents sociaux des uns et les priorités économiques des autres. « Le gouvernement actuel n’est pas très fédérateur. Il manque de souffle », lâche ainsi Philippe Moureaux, chef du PS bruxellois. « Le divorce entre le MR et le PS est consommé. Plus rien ne changera. C’est une législature perdue », ricane Evelyne Huytebroeck, secrétaire fédérale d’Ecolo. « Une vraie catastrophe! » dit-on au CDH depuis belle lurette, pointant les désaccords en matière de fiscalité, de mobilité, de politique économique…

Comment expliquer l’impossible union entre libéraux et socialistes? Un: le profil sociologique des cadres libéraux est sensiblement différent à Bruxelles et en Wallonie. Aux yeux du PS, des personnalités comme François-Xavier de Donnea ou les municipalistes Yves de Jonghe d’Ardoye et Stéphane de Lobkowicz n’incarnent pas le même parti que celui de Louis Michel ou de Daniel Ducarme, les garants du libéralisme social. Le personnel politique du MR bruxellois – voire les militants – est traditionnellement plus ancré à droite. Donc, très sensible aux intérêts des PME et des indépendants, à la primauté de l’économique sur le social et aux questions sécuritaires. « C’est culturel:  »ils »ne nous aiment pas. Et on sent que cette exaspération grandit », commente le député fédéral Jacques Simonet, un proche du président Ducarme. Deux: à Bruxelles, les libéraux n’aiment pas être bousculés, alors qu’en Wallonie ils ont généralement l’humble réflexe du partenaire minoritaire. Dévoilées en septembre 2002, les « convergences à gauche » entre socialistes et libéraux ont mis leurs nerfs à vif. « Comme à Paris, estime Philippe Moureaux, la gauche et la droite sont nez à nez. Un rien peut faire basculer la victoire dans l’autre camp. Cela polarise forcément les positions. »

L’ennui, c’est que la campagne pour les législatives fédérales du 18 mai prochain risque bien d’accentuer le grand écart. On l’a vu dès le mois d’octobre dernier, suite aux déclarations vaguement électoralistes de Daniel Ducarme, président du MR. En même temps qu’elle rassurait la frange la plus à droite de l’électorat de Ducarme, sa petite phrase sur l’échec de l’intégration des populations issues de l’immigration a permis à la gauche de diaboliser son auteur. Durant les prochaines semaines, le caractère prioritaire (ou non) donné aux autres thèmes de campagne – aider les communes à assumer la réforme des polices, renforcer la sécurité, relancer le RER (réseau express régional) et la politique de mobilité, améliorer l’accès au logement, promouvoir l’activité économique – devrait permettre de clarifier les positions des uns et des autres… tout en compliquant encore la cohabitation entre le MR et le PS. Enfin, l’intransigeance des uns et des autres sur le terrain communautaire sera surveillée du coin de l’oeil. Vieux routier de la politique belge et un des artisans de la réforme de l’Etat, Philippe Moureaux lance une salve d’avertissement: « Dans tous les partis francophones, les quadras ont tendance à baisser la garde face aux Flamands, dont la volonté de gagner du terrain – en augmentant le bilinguisme et en limitant les compétences des communes – reste extraordinaire. Par snobisme, ils considèrent aujourd’hui que les problèmes institutionnels relèvent du passé. Grave erreur! »

Philippe Engels

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