Patrick deWitt navigue entre mélancolie et humour. © PHILIP PROVILY/BELGAIMAGE

Brelan deWitt

Le subtil écrivain canadien Patrick deWitt était de passage à Paris pour la sortie d’un troisième roman au titre énigmatique, Heurs et malheurs du sous-majordome Minor, à l’heure où Jacques Audiard travaille à l’adaptation cinématographique de son deuxième opus, Les Frères Sisters. L’occasion d’abattre ses cartes.

Arrivé de Portland après un vol interminable au cours duquel il n’a pas fermé l’oeil, Patrick deWitt (42 ans) s’excuse de son retard avant de s’installer sur la terrasse parisienne d’Actes Sud, son éditeur, et de s’allumer une cigarette. Grand échalas portant lunettes et cheveux blonds, ce fils de charpentier passe quelques minutes à scruter timidement son interlocuteur avant de se laisser vraiment aller. Mais une fois lancé, il fait preuve d’une générosité sans réserve.

Votre premier roman, Ablutions (2009), était sous-titré Notes pour un roman, comme si vous mettiez en doute votre légitimité d’écrivain. Ça y est, vous assumez pleinement votre statut ?

Depuis mes 17 ans, devenir écrivain, c’est la seule chose dont je rêvais. Contrairement à ce que laisse entendre son sous-titre, j’assume très bien ce premier roman, même si peu de lecteurs l’ont plébiscité. Je l’ai écrit alors que j’étais barman à Los Angeles, et buvais au travail en prenant des notes sur les clients. Ce qui a donné sa structure au livre, et à moi l’occasion d’être publié.

Les auteurs européens donnent parfois l’impression d’être nés écrivains, ou font comme si, quand les Nord-Américains n’ont pas honte de dire qu’ils se sont beaucoup cherchés. Pourquoi, selon vous ?

Un Français m’expliquait un jour qu’il n’y avait quasiment pas de Masters of Fine Arts, d’ateliers universitaires d’écriture littéraire dans son pays, alors qu’ils pullulent chez nous. Selon lui, on considère en Europe que la littérature ne peut être enseignée : les Muses vous accompagnent, ou non.

Vous avez signé en 2011 le scénario de Terri, un film indépendant. Aujourd’hui, Jacques Audiard adapte Les Frères Sisters, votre deuxième roman. Quel rapport entretenez-vous avec le cinéma ?

Je n’avais pas l’ambition de devenir scénariste, mais un ami réalisateur a fait appel à moi pour Terri. Il considérait que j’étais particulièrement doué pour les dialogues ; j’ai effectivement pas mal de défauts, mais les dialogues, ça, à force d’écouter les gens parler où que je sois, je considère savoir y faire. Concernant ce projet avec Jacques Audiard, c’est évidemment une intarissable source d’excitation : j’avais vu Un prophète, et plus récemment Deephan. C’est un homme brillant, dont chaque nouveau film gagne en maîtrise, en grandeur, aussi bien qu’en étrangeté.

Comment expliquez-vous l’échec d’Ablutions, puis l’énorme succès du deuxième, Les Frères Sisters, sélectionné en 2011 sur la liste du Man Booker Prize ?

Si Ablutions avait bien marché, j’aurais sans doute exploité cette veine, sans me poser de question. Mais comme ça n’a pas été le cas, j’ai bénéficié d’une grande liberté pour aborder les choses autrement. Si des choses persistent d’un livre à l’autre, mon intention a complètement évolué : dans Ablutions, un livre expérimental, je me présentais nu, peu soucieux de proposer une narration forte. Par la suite, j’ai préféré proposer des histoires suivant un rythme traditionnel, avec un début, un milieu et une fin.

Une ligne que vous avez suivie dans les deux romans suivants. Mais pourquoi avoir quitté le western pour proposer un conte fantastique du XIXe siècle ?

Cette idée m’est venue lors de mon dernier séjour à Paris, hébergé au couvent des Récollets, tandis que je racontais des fables juives d’Europe de l’Est à mon fils. J’ai donc commencé à créer une sorte de roman gothique, enfantin mais pour adultes, inspiré de ce style mais avec ma propre voix – un décor romantique, onirique jusqu’au cauchemar. Dans tous les cas, je souhaitais encore me détacher du monde contemporain – le troisième de cette  » trilogie historique « , que j’ai finalement abandonné, devait s’intéresser à un explorateur type Christophe Colomb. J’ai eu ensuite envie, au contraire, d’en revenir à notre époque, à un roman en cours d’écriture décrivant la relation entre une mère et son fils, de Manhattan à Paris. On en revient aux Muses : vous suivez une piste, et puis quelque chose vous guide ailleurs.

Vers ce  » Très Grand Trou « , dans votre dernier roman, où des protagonistes poussent leurs rivaux, comme… un écrivain y balancerait les personnages dont il n’a plus besoin ?

(Rires) Bien vu. J’ai commencé à étoffer l’idée de ce  » Très Grand Trou  » comme un espace mental où bazarder mes phrases particulièrement ratées. Comme celle-ci, tenez :  » Le très grand trou était très très grand.  » Une catastrophe, impardonnable. Elle est évidemment passée à la trappe. Les écrivains doivent aussi trouver des moyens de se divertir pendant qu’ils travaillent, quand ils passent leur temps, seuls, à créer.

Barman, tueur à gages, majordome… Vos personnages exercent des activités de services, pour le compte d’employeurs. Pourquoi ?

Maintenant que vous en parlez, oui, cela m’apparaît évident. Mes romans pourraient être résumés ainsi : quelqu’un, en position d’infériorité, se sent soudain plus grand que ses maîtres. C’est d’ailleurs cohérent avec l’impression que j’avais à l’époque où je cumulais les petits boulots alimentaires : avoir 30 ans et essuyer des verres dans un bar, je refusais qu’il s’agisse là de ma place dans le monde.

Vos personnages sont-ils des marginaux ?

Ils ne s’adaptent pas très bien à la réalité. Je les comprends d’autant mieux que j’ai longtemps été comme eux. Ecrire des romans, c’est inventer des mondes qui n’existent pas mais semblent réels, dans lesquels on peut prendre les habitudes les plus singulières sans que personne n’intervienne.

Au départ, votre héros, Lucien Minor, est lui aussi comme une page vierge, qui va s’enrichir en recherchant sa place dans l’univers…

J’aime beaucoup l’idée de le décrire comme une  » page vierge « . Ce type n’a pas commencé à vivre, mais il est prêt à le faire. A son âge, je buvais trop, changeais de coupe de cheveux régulièrement : moi aussi, je me cherchais. Et puis, lui comme moi avons grandi, jusqu’à parvenir à mettre le doigt sur ce qui nous correspondait plutôt que sur la façon dont nous voulions apparaître.

Pourquoi avoir décidé de lui attribuer, un diminutif féminin, Lucy ?

J’ai tendance à intervertir les genres – un psy adorerait ça. Plutôt fin, d’allure androgyne, j’ai toujours entretenu un rapport contrarié à l’image traditionnelle de la masculinité : mon père et mes oncles, tous ouvriers du bâtiment, se battaient, buvaient, avaient les mains abîmées… J’ai toujours respecté ce mode de vie, mais sans m’en sentir partie intégrante. Alors, autant brouiller les cartes.

Les animaux jouent aussi un rôle important dans vos romans, comme s’ils étaient des alliés muets…

Ce sont les compagnons les moins compliqués possible, qui offrent des pauses réconfortantes au coeur même du tumulte. Dans Ablutions, le narrateur, ivre, frappait un cheval, et se sentait ensuite terriblement mal. Enfant, j’étais très attaché à mon chien, maintenant à un oiseau qui aboie plus qu’il ne chante – et vole librement dans mon appartement -, et à un chat.

Vous ne traitez la sexualité que sous un angle comique ?

Je crois n’avoir jamais lu dans un livre de scène érotique qui remplissait son office. Peut-être qu’il y a quelque chose dans le sexe qui ne peut pas, voire ne doit pas être formulé à l’écrit. Ma seule manière d’aborder le sujet consiste à le mettre en scène au moyen d’un comique de situation : ici, un type planqué le pantalon sur les chevilles, un salami caché dans la manche, forcé d’assister à une orgie dégoûtante.

De manière plus générale, c’est l’amour que vous traitez comme une chimère impossible à atteindre…

Effectivement : l’amour n’est jamais garanti, même si vous avez la chance d’en faire l’expérience à un moment donné. En biologie, on parlerait de corps instable. Je me souviens avoir tenu le même discours lors d’une rencontre au Canada, oubliant que ma copine était dans l’audience. Je précise, donc : tout ce que je raconte là ne concerne que ma vie d’avant, bien entendu.

Peut-on résumer votre travail en indiquant que vous injectez de l’humour dans des situations déprimantes ?

Oui. D’un naturel mélancolique, je compose d’autant mieux avec des personnages insatisfaits par leur existence. Les relations humaines m’apparaissent plutôt tristes en général ; du coup, l’humour est pour moi le seul moyen de naviguer sans sombrer dans le monde réel.

Heurs et malheurs du sous-majordome Minor, par Patrick deWitt, traduit de l’américain par Emmanuelle et Philippe Aronson, Actes Sud, 400 p.

Retrouvez l’actualité littéraire aussi dans Focus Vif : cette semaine, notamment, deux premiers romans, Parmi les vivants, de l’analyste financière Charlotte Farison, page 42, et L’Eté des charognes, récit solidement charpenté par Simon Johannin, page 43.

ENTRETIEN : FRANÇOIS PERRIN

 » En Europe, on considère que la littérature ne peut être enseignée  »

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