Bernard-Henri Lévy, le prince déchu

Editorialement débordé par Michel Onfray, l’emblématique leader des  » nouveaux philosophes « , l’enfant trop doué de sa génération, essuie les foudres de Daniel Salvatore Schiffer. Dans un hardi pamphlet qui dénonce la  » faillite intellectuelle  » de BHL, Glucksmann, Finkielkraut, Bruckner…

Éric De Bellefroid

Passage à vide pour Bernard-Henri Lévy, en son versant vieillissant. Les soleils de Tanger et de Saint-Paul-de-Vence n’ont plus la même lumière, et son reflet s’est terni. Son image tout entière, d’ailleurs, s’est abîmée, fanée. Il y eut d’abord quelques livres décevants dans son chef, son American Vertigo par exemple sur les traces de La Fayette en Amérique, tandis que s’abattait sur lui une pluie d’ouvrages somme toute peu complaisants. Le BHL de Philippe Cohen (Fayard, 2005) notamment qui, s’il convient de son génie médiatique, le traite en même temps de  » Byron sans £uvre « .

Trop beau pour être vrai, Bernard ? L’histoire a en quelque sorte rattrapé le philosophe, dit nouveau, qui l’a toujours accommodée à sa manière. Approximative. Dès La Barbarie à visage humain (1977) et Le Testament de Dieu (1979). Ce que d’emblée ne purent lui pardonner les plus sages de l’intelligentsia parisienne. Raymond Aron le jugeant très tôt  » perdu pour la vérité « , Pierre Vidal-Naquet évoquant ses  » perles dignes d’un médiocre candidat au baccalauréat « , Gilles Deleuze décrivant  » des concepts aussi gros que des dents creuses « , ou Marcel Gauchet, coincé avec ses amis  » entre le fou rire et l’indignation « .

C’est aujourd’hui le philosophe et journaliste italien établi à Liège, Daniel Salvatore Schiffer, qui dresse un impitoyable catalogue des errements et manquements philosophiques et idéologiques de Bernard-Henri Lévy. Dans un livre déprogrammé en décembre dernier aux Mille et Une Nuits par le nouveau patron Olivier Nora, proche de BHL précisément pour ne pas dire membre privilégié de ses puissants réseaux, et qui malgré un contrat dûment signé faillit ne pas voir le jour, bien qu’il ait fini par paraître récemment chez un éditeur indépendant (1).

Lui-même très versé dans l’histoire du dandysme et auteur également d’une biographie d’Oscar Wilde, Schiffer nous fait irrémédiablement penser, par son allure, son ample crinière noire et ses chemises blanches à cols cassés, au modèle qu’il éreinte à présent sans ambages. Clin d’£il appuyé à Emmanuel Kant, sa Critique de la déraison pure ne s’adresse pourtant pas seulement au chef de file des  » nouveaux philosophes  » en personne, mais aussi à André Glucksmann, Alain Finkielkraut ou Pascal Bruckner. Un carré d’as qui paraît toutefois servir d’alibi pour une salve assez massivement dirigée contre celui qu’Aron encore qualifiait de  » Fouquier-Tinville de café littéraire « .

Daniel S. Schiffer ne laisse pas de s’inquiéter d’abord de  » l’ignorance  » de son héros. A tout le moins, sa négligence envers ses fondamentaux. Quand, dans son dernier opus, De la guerre en philosophie (Grasset, 2010), il se laisse piéger par un inexistant Jean-Baptiste Botul, qui aurait soi-disant disserté sur la sexualité de Kant devant les néo-kantiens du Paraguay. Mais à l’avenant, il aurait aussi peu ou mal lu Nietzsche et Hegel, lors qu’il s’évertuerait çà et là à s’y référer.

 » Car c’est bien là, insiste Daniel Schiffer, le principal défaut, et non des moindres, de Bernard-Henri Lévy : enfermé dans ses obsessions, emmuré dans sa subjectivité et prisonnier de son narcissisme, (…) il ne cesse de tordre les textes à sa guise, leur faisant ainsi dire ce qu’ils n’ont jamais dit.  » En un mot, son ego. Et le pamphlétaire liégeois d’y voir le rêve fou d’entrer dans l’Histoire, à l’égal d’un Malraux ou d’un Gary, à défaut de pouvoir rivaliser avec Sartre ou Camus.

La faute de Sarajevo

On n’égrènera point ici toutes les erreurs, avérées ou présumées, quelquefois exagérées, de Lévy et ses camarades. Si même ce  » shaker à paroles  » et ce  » mixer de concepts  » s’est trop souvent complu dans un lyrisme forcené, on aurait du mal à croire qu’il se soit trompé constamment. Entre autres, lorsqu’à partir de 1977 il relaie Alexandre Soljenitsyne et son Archipel du goulag, ouvrant un nouvel espace de pensée face aux démons renaissants d’un communisme poststalinien qui ne manquait pas de hanter et de terroriser l’Occident, et une France en particulier où le Parti communiste était encore complètement inféodé au Kremlin et où Georges Marchais créditait le régime de Brejnev d’un  » bilan globalement positif « .

Si, comme on l’a dit, le journaliste est un historien du présent, le philosophe peut évidemment se fourvoyer quand il se met à prophétiser. Se félicitant du  » journalisme intellectuel  » incarné autrefois par Camus, Daniel Salvatore Schiffer n’hésite guère en revanche à pourfendre l’intellectuel médiatique que camperait désor-mais l’ancien jeune prodige de Saint-Germain-des-Prés.

Sans merci et preuves à l’appui, il dénonce le clerc spectaculaire, spéculaire même (par ses illusions d’optique), le piètre ou traître penseur, qui s’autorise à parler de tout. Au risque de confondre Rimbaud et Mallarmé, et condamnant d’un même élan, d’un même tenant, Péguy et Valéry. Il remonte pour cela jusqu’à L’Idéologie française (1981), où Lévy mélangerait allègrement le nazisme, le fascisme et le pétainisme.

Pourquoi tant de haine, se demande-t-on ? A tout le moins, de ranc£ur. En cause, notamment, un alignement  » néoréac  » sur les positions de l’Otan au Kosovo et des Etats-Unis en Irak. BHL, surtout, se serait égaré dans le puzzle ex-yougoslave, prenant fait et cause pour la Bosnie d’Izetbegovic et de  » ses compères accourus d’Iran à Sarajevo « . Ceux-là mêmes qui venaient de lancer une fatwa d’enfer contre Salman Rushdie et Taslima Nasreen. Daniel Schiffer, en ce temps-là, pariait plutôt sur la Serbie de l’après-Milosevic.

ÉRIC DE BELLEFROID

(1) Critique de la déraison pure. La faillite intellectuelle des  » nouveaux philosophes  » et de leurs épigones, par Daniel Salvatore Schiffer. François Bourin Editeur, 355 pages.

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