» Berlusconi veut un pouvoir absolu « 

Politologue de réputation mondiale, le Florentin Giovanni Sartori, auteur de nombreux ouvrages sur le système démocratique, explique les raisons du retour du Cavaliere. Ce dernier, s’inquiète-t-il, pourrait se servir de sa victoire électorale pour éliminer, un à un, tous les contre-pouvoirs.

Votre première réaction à l’annonce des résultats ?

E Il a gagné, de façon encore plus éclatante que ne l’avaient prévu les sondages. Je suis heureux de la bipolarisation que ces élections ont introduite dans le système politique, mais pas du retour de Berlusconi, que nous aurons au moins pendant douze ans ! Cinq ans de gouvernement, si tout va bien, et, ensuite, sept ans comme président de la République. Parce que son véritable but, c’est cela.

Le président de la République n’a cependant pas de grands pouvoirs en Italie.

E Mais lui, il en aura ! Et sans modifier la Constitution. En cinq ans au palais Chigi, il peut parvenir à mettre la main sur tous les organes de contrôle. Y compris la Cour constitutionnelle, qu’il remplira, peu à peu, de berlusconiens. Les membres de la Cour constitutionnelle sont désignés, en grande partie, par le Parlement, qu’il contrôle. Presque toutes les autres autorités sont nommées par le gouvernement. Il va aussi renforcer le contrôle de la RAI, les radios et les télés du service public. Et il est propriétaire de la moitié des grandes chaînes de télévision italiennes. Il jouira donc d’un pouvoir absolu.

C’est donc cela, son rêve ?

E Ce n’est pas un rêve. C’est un entrepreneur et les entrepreneurs n’ont pas l’habitude d’être contrôlés. Ils ont ce qu’on appelle un  » pouvoir transitif « . Or, dans un Etat constitutionnel, le pouvoir doit être intransitif, avec des contre-pouvoirs. Eliminez les contre-pouvoirs, et vous arrivez au pouvoir absolu. La victoire de Berlusconi sera donc la première marche vers ce pouvoir, absolu dans le sens très précis – où il détruit le système des checks and balances (freins et contrepoids institutionnels) et où aucun pouvoir ne peut le bloquer.

Même pas la magistrature ?

E La magistrature ordinaire n’a aucune compétence sur la Constitution. Et elle n’a même pas réussi à condamner Berlusconi. Ce dernier a fait voter des lois qui ont éliminé certains délits, ou qui ont réduit les délais des prescriptions. Ce qu’il appelle les  » persécutions judiciaires  » contre lui, c’est terminé. En changeant les lois, il est devenu intouchable.

Il n’a plus vraiment besoin du pouvoir, comme c’était le cas il y a quelques années lorsqu’il a décidé de  » descendre dans l’arène politique « .

E Non. Mais le pouvoir est une drogue. Une fois que vous y avez goûté, vous ne pouvez plus vous en passer. Et cela vous donne envie d’entrer dans l’Histoire. Berlusconi s’est d’ailleurs comparé à Napoléonà

Ce qui étonne et scandalise, à l’étranger, c’est que les Italiens votent pour lui.

E Cela scandalise également près de la moitié des Italiens ! Mais ce succès s’explique. En 1994, le pays a connu un vide du pouvoir : le vieux système démocrate-chrétien s’était écroulé à la suite du scandale des Mains propres. Les Italiens, qui avaient entendu dire pendant des années que le communisme était un grand danger pour le pays, se sont retrouvés tout à coup face à un ex-PCI qui venait à peine de changer de nom et qui allait peut-être prendre le pouvoir. Les autres grands partis, impliqués dans des affaires de corruption, avaient tous disparu.

C’était en 1994. Mais Berlusconi continue à parler de la menace communiste et on le prend au sérieuxà

E On continue bien en Vendée à voter comme si on était encore au temps de la Révolution ! Il existe une mémoire historique, transmise de père en fils. Il y a toujours un électorat, en Italie, qui craint les communistes. Et, surtout, qui n’aime pas la gauche, ce système de pouvoir étatiste qui se préoccupe des plus défavorisés. L’Italie est surtout un pays de petits-bourgeois, de petits entrepreneurs qui ne sont pas sensibles à ce genre d’arguments. Au contraire, ils veulent payer le moins possible d’impôts et pensent que le socialisme n’est qu’un gâchis de l’argent public. Tout cela explique le succès de Silvio Berlusconi, qui se maintient au pouvoir grâce à un système de clientélisme et de contrôle de l’opinion publique.

Grâce à toutes ses télévisions ?

E La plupart des Italiens, de 80 à 90 % d’entre eux, n’ont pas d’autres sources d’information que la télé. Toutes les grandes chaînes privées appartiennent à Berlusconi. La RAI est prudente en attendant son retour, d’autant plus que le gouvernement Prodi n’a même pas pris la peine de changer le conseil d’administration, qui conserve une majorité de droite. Quant aux journaux, lus par une minorité d’Italiens, ils sont aussi très prudents. A part peut-être La Repubblicaà

Le dernier soir de sa campagne, Berlusconi a fait, à la télévision bien sûr, des promesses mirobolantes. Comme s’il doutait soudain de sa victoire.

E Berlusconi a l’habitude de faire des promesses en l’air. Une de plusà Mais il est probable qu’il a eu peur de ne pas obtenir de bons résultats au Sénat, où les  » primes à la majorité  » sont calculées sur des bases régionales et non nationales, comme c’est le cas à la Chambre. En tout cas, ces élections, dont la grande nouveauté est certainement la décision de Walter Veltroni de se présenter seul, auront permis de faire disparaître tous ces partis nains qui avaient proliféré.

Pourquoi Silvio Berlusconi et Walter Veltroni se sont-ils tant ménagés au cours de cette campagne, souvent jugée la plus ennuyeuse de l’histoire de l’Italie ?

E Quelque chose a changé dans les rapports entre la droite et la gauche. Ce ne sont plus deux blocs fermés, comme au temps de Prodi. Ce dernier aurait mieux fait, d’ailleurs, d’être plus souple, plus ouvert à l’opposition, étant donné que sa majorité au Sénat ne tenait qu’à 2 voix, incertaines qui plus est ! Cette époque est révolue. Veltroni est plus souple que Prodi et, aujourd’hui, les uns et les autres sont plus ouverts à des négociations et à des accords, qui sont une pratique normale. Surtout quand un pays va aussi mal que l’Italie en ce moment !

Le gouvernement Berlusconi peut-il se préparer à une longue vie ?

E Ce n’est pas sûr, il risque d’avoir pas mal de problèmes. Pour être sûr de remporter le scrutin, Berlusconi s’est allié non seulement à la Ligue du Nord d’Umberto Bossi, qui apparaît comme de plus en plus exigeant, mais aussi au Mouvement pour l’autonomie du Sicilien Raffaele Lombardo, le Bossi du Sud. Tous les deux aspirent au fédéralisme et donc à démembrer l’Etat. Et, avec la Mafia toute-puissante dans le Mezzogiorno – une des plaies de l’Italie – Lombardo est pire que Bossi. Gouverner pourrait être encore plus difficile pour Berlusconi que cela ne l’a été pour Romano Prodi, avec ses alliés de la gauche radicale ! l

Propos recueillis par Vanja Luksic

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