Belgique-Congo : les limites du parler vrai

Y aurait-il deux perceptions des relations avec le Congo, une flamande et une francophone ?  » Ce n’est pas en étant complaisant qu’on obtient des résultats « , assure Karel De Gucht. Beaucoup lui donnent raison. Mais tout est dans la manière.

Karel De Gucht rate-t-il des occasions de se taire ? La question s’était déjà posée début 2006. Le ministre des Affaires étrangères (Open VLD) avait déclaré qu’au Congo  » il y a peu d’hommes politiques à la hauteur de la tâche qui les attend « . Il avait ajouté :  » Plus je voyage, plus j’en suis convaincu « . Circonstance aggravante, il avait prononcé ces mots depuis Kigali, chez l’ennemi rwandais. En 2007, un Joseph Kabila échaudé le fait lanterner et ne le reçoit qu’à la dernière minute. La semaine dernière, à Kinshasa, rebelote : De Gucht ne prend pas de gants pour accabler le président de reproches sur sa gestion du pays. Il stigmatise les  » privilèges fantastiques  » et l' » enrichissement extraordinaire d’une petite classe politique au détriment de la population « . Le ministre est d’autant plus énervé que les autorités congolaises semblent avoir joué double jeu en évinçant des opérateurs anversois pour la rénovation du port de Matadi. Réaction outrée du président congolais : il parle de  » pure provocation « , juge le ministre arrogant et refuse la  » tutelle  » que la Belgique semble vouloir imposer sur un Congo souverain.

Kabila a raison sur un point : les temps ont changé. Depuis les premières déclarations de De Gucht, le processus électoral a été mené à bien et les urnes ont consacré Kabila. Fort de sa légitimité, celui-ci n’entend plus se laisser dicter sa politique par des tiers, même par des Belges qui fournissent une aide non négligeable au redressement de son pays.  » Les dirigeants congolais doivent, désormais, rendre avant tout des comptes à leurs électeurs, qui veulent voir rapidement leur région se développer, d’où une perte d’influence de Bruxelles sur le milieu politique « , explique Bob Kabamba, spécialiste de l’Afrique des Grands Lacs à l’Université de Liège.

Au Congo, priorité aux plus offrants

Le contexte a également changé. La Belgique n’est plus seule en piste au Congo, où d’autres partenaires lui volent la vedette. Que pèsent les 150 millions d’euros accordés chaque année par la coopération belge face aux dizaines de milliards en jeu dans les affaires négociées entre la RDC et des puissances émergentes ? Priorité aux plus offrants. Les Brésiliens s’engagent à explorer et mettre en exploitation le pétrole de la cuvette centrale. L’Inde prospecte dans les métaux non ferreux, projette l’implantation de chaînes hôtelières et promet de relancer le secteur des PME par des transferts de technologies. La Chine a conclu l' » accord du siècle  » : elle entreprend des travaux d’infrastructure en échange de dix millions de tonnes de cuivre. L’Afrique du Sud est présente dans le secteur minier, celui des transports et convoite l’électricité du barrage d’Inga. Le Congo met ainsi en gage ses ressources par des accords présentés comme  » gagnant-gagnant « .  » Dépassée par la nouvelle donne, la Belgique, qui s’était beaucoup investie pour aider la RDC à organiser des élections démocratiques, éprouve un peu de dépit « , estime Bob Kabamba.

En revanche, le pays de Kabila, lui, n’a plus d’états d’âme. Les  » liens privilégiés  » avec l’ancien colonisateur ont moins d’écho auprès de la nouvelle génération politique, qui n’a jamais connu les  » nokos « , les oncles belges.  » Le président congolais, qui a beaucoup voyagé ces dernières semaines, de New York à New Delhi, ne se sent même plus obligé de faire étape à Bruxelles, remarque le professeur de l’ULg. Ce n’était pas imaginable autrefois.  » Enfin, ce paradoxe : une Belgique en proie au séparatisme vient faire la leçon à Kabila qui, lui, a réunifié son pays !

 » La Belgique va vite baisser le ton « 

 » Vu ses faiblesses, la Belgique va vite baisser le ton, pronostique Jean Omasombo, chercheur au Musée royal d’Afrique centrale. Côté congolais non plus, il n’y aura pas de cassure : Kabila s’efforcera de satisfaire les Belges dans l’un où l’autre dossier conflictuel. Sur le plan social, il a besoin de Bruxelles pour plaider la cause de son pays auprès des institutions financières internationales. D’autant qu’il est confronté, dans son propre pays, à des grèves à répétition et qu’il n’est pas à l’abri d’un coup de force. L’échafaudage congolais est instable. Un vent fort peut le faire tomber. « 

Pourtant, il s’est trouvé peu d’observateurs, dans le monde politique belge, pour contredire De Gucht. Ainsi, le Premier ministre Yves Leterme a pleinement soutenu son collègue, au nom de l’ensemble du gouvernement.  » Charles Michel, ministre de la Coopération, n’était de toute évidence pas très content du langage abrupt utilisé par De Gucht, mais il ne s’en est pas démarqué « , constate Jean Omasombo.

Pour le sénateur CDH Georges Dallemagne, qui était du voyage,  » De Gucht dit les choses clairement. Il a délivré un message qui correspond aux témoignages reçus du terrain. Une poignée de nantis se bâtit des fortunes colossales alors que cet argent devrait entrer dans les caisses de l’Etat. Pendant ce temps, la misère s’aggrave.  » Selon lui, les ONG congolaises visitées, de Kinshasa à Bukavu, ont toutes applaudi les propos de De Gucht. Dans l’opposition, Dirk Van der Maelen (SP.A), un des parlementaires les plus concernés par les relations avec la RDC, ne dit pas autre chose :  » Quand on a parlé il y a un an d’un voyage du roi Albert II au Congo, je m’y étais opposé, car le pays ne va pas dans la bonne direction. Ses ressources naturelles sont détournées, les parlementaires se voient offrir de luxueux 4×4… La population congolaise attend d’autres signes. « 

Au Parlement belge, quelques francophones sont montés au créneau. Mais pour s’en prendre davantage à la forme qu’au fond. José Happart (PS) a rappelé que  » le Congo est un pays ami, et que l’on traite ses amis avec égard et courtoisie. Notre pays n’a pas que des leçons à donner aux dirigeants congolais, mais doit plutôt leur proposer un véritable partenariat « . Juliette Boulet (Ecolo) est allée jusqu’à suggérer à Leterme d’aller à Kinshasa pour réparer l’outrage. Dirk Van der Maelen réagit :  » Si on constate que les messages diplomatiques ne passent pas, alors il faut utiliser un langage plus direct. Je souscris pleinement à la position de De Gucht, même si je suis dans l’opposition. « 

Une lecture plus  » française  » de l’Afrique

Y aurait-il deux perceptions de l’Afrique centrale en Belgique : une francophone, qui joue plus dans le registre affectif, et une flamande, qui se désintéresse du Congo ? Interrogé à ce sujet en 2007, De Gucht nous répondait :  » C’est difficile d’argumenter que moi, Flamand, je ne m’intéresse pas à l’Afrique centrale. Mais j’ai une certaine idée du Congo et de la façon de faire évoluer ce pays au bénéfice de toute sa population. Ce n’est pas en étant complaisant qu’on y arrivera. Peut-être y a-t-il une sensibilité à l’égard du Congo plus forte dans certains milieux politiques wallons que flamands. Mais est-elle réellement partagée par tous les Wallons ? »

Pour Dirk Van der Maelen, les Flamands sont plus critiques, car davantage influencés par les rapports scandinaves et anglophones.  » Tous concordent sur un point : cela n’a aucun sens d’aider un pays où la bonne gouvernance fait défaut.  » D’après lui, les francophones ont une lecture plus  » française  » de l’Afrique, axée sur la géostratégie et la place de la francophonie.  » En faire un problème communautaire est stupide « , assène-t-il. Pour preuve, il attend du ministre des Affaires étrangères qu’il utilise  » le même discours de fermeté à l’égard du Rwanda, qui a envahi deux fois le Congo « . Message reçu : De Gucht a prudemment déploré, depuis le Congo cette fois, que le Rwanda ne joue pas un  » rôle plus positif  » dans l’est de la RDC.

François Janne d’Othée et Olivier Rogeau

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