Bas les masques!

Dans l’hémorragie de banalités photographiques culturellement correctes, quelques expositions font exception. En voici trois

Marc Trivier

Des Abattoirs ou des portraitsde peintres et d’écrivains (Bacon, Genet, Beckett, Dubuffet, Soupault, Sarraute…) aux Troncs d’arbres et aux clichés de sculptures (comme l’extraordinaire Annette de Giacometti), tout est là, brut et terriblement précis. C’est que Marc Trivier (né en 1960) a la conscience aiguë du voyeur qui regarde le monde à travers les barreaux de son mental et des souvenirs, passages et dérives qui l’habitent. La conscience, aussi, de l’enjeu photographique et des capacités du matériel pour vaincre la banalité. Bref, avec lui, toute image produite renvoie à son expéditeur, et seule une adéquation juste entre les deux acteurs, le photographe et le sujet photographié, garantit la durée d’une beauté d’autant plus trouble qu’elle se métamorphose au gré des associations d’images. Ces instants en gris, Trivier refuse de les dater et les recompose lors de chaque nouvelle exposition, comme s’il s’agissait de mots choisis ou de couleurs, des fragments d’un récit, d’un épisode transitoire d’une odyssée plus large qui ne cesse d’amplifier le sens de chaque photo.

Bruxelles, galerie Baronian-Francey, 2, rue Isidore Verheyden. Jusqu’au 15 février. Du mardi au samedi, de 12 à 18 heures. Tél.: 02 512 92 95.

Esko Männikkö

Esko Männikkö, d’un an plus âgé que Trivier, produit très peu de photographies. Notre homme est avant tout chasseur et pêcheur, et sa vie, au plus profond de la Finlande, goûte aux grandes solitudes. On imagine les silences qui n’ont d’égales que les étendues à perte de vue. On peut aussi croire aux qualités des contacts humains entretenus avec d’autres solitaires dont il aime tirer le portrait tout en couleurs brillantes et qu’il agrandit aux dimensions de vieux cadres de bois trouvés sur les marchés ou au fond des cabanons. Comme Marc Trivier, il partage ce sentiment que tout est dans l’expérience bien réelle du face-à-face avec la nature, les autres et soi-même. L’art vient après, comme une marque de tendresse. Dans l’exposition où sont réunies trois de ses oeuvres, le Finlandais avoisine d’autres photographes. Balthasar Burkhard propose deux superbes vues en largeur prises le long du Rio Grande; Bernard Voïta expose une série fort impressionnante de paysages imaginaires crées à partir du dessin des pelages d’animaux; Hiroshi Sugimoto joue la carte de l’ambiguïté alors que Stephen Shore, l’un des premiers représentants américains de ce qu’on appelle la photographie coloriste, détaille les mille et une teintes d’une colline herbacée.

Bruxelles, galerie Janssen, 35, rue de Livourne. Jusqu’au 1er mars. Du mardi au samedi, de 14 à 19 heures. Tél.: 02 538 08 18.

Lisette Model

Le terrain de chasse de la Viennoise Lisette Model (1906-1983) se trouve de l’autre côté de l’Atlantique, en plein coeur du Bowery new-yorkais des années 1940 et, plus précisément encore, le Samy’s, un bouge à sa démesure: « Ne prenez jamais de photo tant que le sujet ne vous a pas touché au creux de l’estomac !  » enseignera-t-elle lorsque la photographie dite de l’école de la rue triomphera aux Etats-Unis avec des personnalités comme Diane Arbus. Mais, à la différence de cette dernière qui teinte son univers de pessimisme, Lisette Model s’émerveille devant un dos, un poing, une attitude, deux badges accrochés au revers d’une veste, un rire trop large, une maigreur, un visage décharné. Ce sont des instants bénis qui portent en eux une vision extrêmement rapprochée de l’image de l’Amérique dont chaque individu, irréductible, devient cependant symbole. Le tout, sans aucun artifice. Pis, avec une dose incroyable de vulgarité « professionnelle »: « J’envoie mes négatifs à développer au premier drugstore du coin », répondit-elle un jour à un vrai pro.

Guy Gilsoul, Bruxelles, galerie Maurice Keitelman, 9, rue de la Paille. Jusqu’au 29 mars. Du mercre

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