Bartholo mée sur la route

Basé sur le roman mythique d’Henry Bauchau, Odipe sur la route, et en tandem avec l’auteur, voici le premier opéra de Pierre Bartholomée, mis en scène par Philippe Sireuil. Création ce 7 mars à la Monnaie

îdipe sur la route, décors de Vincent Lemaire, costumes de Jorge Jara. Première mondiale à la Monnaie à Bruxelles, le 7 mars. Représentations les 11, 13, 15, 18, 20 et 22 mars à 20 heures, le 9 mars à 15 heures. Dans le cadre d’Ars Musica. Réservations : 070 239 939.

L’homme peut-il s’emparer des mythes, ces forces indomptables surgies de la mémoire du monde ? Le danger n’est-il pas de se faire engloutir  » par la vague de pierre  » sculptée dans la falaise ? Henry Bauchau répond par la voix d’Antigone :  » La vague n’est pas en pierre, elle est délire, rien que délire  » ( lire l’entretien page 70).

Délire fécond, en tout cas, que celui qui s’empare de Pierre Bartholomée, en 1997, à la lecture du roman d’Henry Bauchau :  » J’ai lu le livre presque par hasard, sur le conseil de Francette, mon épouse. Et j’ai été saisi d’une grande émotion. J’ai d’abord été frappé par la violence contenue dans l’écriture, une violence peu ordinaire û surtout venant d’un homme comme Bauchau û, mais nécessaire pour conduire îdipe vers la liberté, par le dépouillement. Ensuite, j’ai ressenti, de la part de ce texte, un appel irrépressible à la musique û une musique qui n’est d’ailleurs pas celle que j’ai composée. Enfin, j’ai découvert que Bauchau parlait énormément de musique ; non seulement le romancier est poète, ce que tout le monde sait, mais il parvient à mettre en mots des phénomènes musicaux. Ce discours sur la musique était un défi : comment, par exemple, faire comprendre dans un opéra, où tout est chanté, qu’à un certain moment celui qui parle û îdipe û se met à  » vraiment  » chanter ?  » Toutes ces intuitions entraînent chez Pierre Bartholomée ce qu’il ose donc désigner aujourd’hui comme un  » appel  » :  » Pardon pour le caractère pompeux de ce mot, je n’en trouve pas d’autre… Ma rencontre avec Henry Bauchau, et ensuite la réponse spontanée de Bernard Foccroulle û qui a dit oui d’emblée au projet de créer ce nouvel opéra à la Monnaie û m’ont fait penser que j’avais vu juste.  »

La décision de monter cet îdipe fut prise en 1999. A cette époque, le compositeur était encore chef d’orchestre à l’Orchestre philharmonique de Liège, englouti par d’innombrables tâches extérieures à son art, mais arrimé à son pupitre par ce qu’il pensait être une mission sacrée. Entre les premières pages de son opéra et la création qui a lieu ce vendredi 7 mars, Bartholomée subit, lui aussi, le bannissement d’une Thèbes d’Outremeuse : la route d’îdipe fut donc aussi la sienne.

Un livret à six mains

 » L’impulsion de base de tout opéra est le désir d’un compositeur de s’emparer d’un texte. Et, dans le cas particulier d’ îdipe sur la route, d’un texte qui n’a été composé ni pour le théâtre, ni pour l’opéra…  » La réflexion est de Bernard Foccroulle, commanditaire de l’opération. Mais, une fois le désir du prédateur légitimé, comment transformer un roman de 400 pages en un livret de 20 ? Ils s’y mettent à plusieurs. Henry Bauchau se range rapidement à l’idée que son texte sera transformé, et se propose lui-même pour rédiger le livret (notant qu’il a déjà tenté de faire de son îdipe une pièce de théâtre et, de son aveu, s’est complètement fourvoyé ; et que la merveilleuse Michèle Fabien, qui a pris le relais, est, hélas, décédée avant d’arriver au but…). Mais, puisque le désir d’opéra provient du compositeur, c’est tout naturellement Pierre Bartholomée qui réalise la première ébauche :  » J’avais déjà établi ma trajectoire à travers le livre, il me suffisait de rester sur la route ! (rire). La difficulté û la frustration û fut de devoir laisser tomber quelques chapitres magnifiques qui déjà chantaient dans ma tête…  »

Un troisième auteur est intervenu dans l’intervalle, pressenti depuis le premier jour pour la mise en scène : Philippe Sireuil. Il fallait en effet aussi penser au découpage du livret et au choix des scènes en termes de théâtre (bonne nouvelle : la vague de pierre fera partie de l’opéra…). En possession de leur canevas, Bartholomée et Sireuil s’en retournent vers Bauchau : ils sont stupéfaits de sa capacité de production. Bauchau se réapproprie son £uvre avec une énergie d’adolescent, en y injectant une invention lyrique tout à fait nouvelle. Cette £uvre, dont il y aurait eu moyen de faire une tétralogie-fleuve, il accepte de la renvoyer à l' » acte primitif de l’opéra  » (Sireuil), d’en abandonner des pans entiers, d’en raréfier la langue pour aboutir à un livret aussi fort et aussi inaugural que l’avait été son roman. Un prodige.

îdipe sur la scène

A la veille de la première, ce sont les  » actants  » et non plus les auteurs qui sont sur la route : le flambeau est passé à Philippe Sireuil, aux chanteurs (en tête desquels José Van Dam, qui tient le rôle-titre !) et au chef, Daniele Galigari. Le premier û objet d’un troisième bannissement, cette fois de Thèbes-la-Neuve û poursuit le processus de création en tant que metteur en scène :  » Avec la présence de Pierre, qui n’est pas là comme une belle-mère mais comme un merveilleux conseiller « .

José Van Dam, quant à lui, chante – on s’en serait douté – îdipe :  » La dernière fois que j’ai tenu le rôle-titre d’un opéra en création, c’était pour Saint François d’Assise, de Messiaen, il y a vingt ans, une cadence qui me réserve un bel avenir… Je retrouve le même type de challenge, à la fois technique et spirituel, et la même force extraordinaire dans le personnage, François et îdipe avançant l’un et l’autre sur le chemin du dépouillement – et de la liberté.  » Aux côtés du baryton, la soprano Valentina Valente – qui fut Lulu à Liège et assura la création du Rêve de Diotime de Bartholomée – chante Antigone, et le ténor Jean-Francis Monvoisin, le rôle très exigeant de Clios.

Enfin, Daniele Callegari – un des trois chefs de la Filharmonie (Anvers) – assure la direction musicale, ce qui ne doit pas faire peur à ce musicien aussi à l’aise dans l’opéra traditionnel (il partagea la baguette avec Pappano pour la dernière Bohème donnée à la Monnaie) que dans la création contemporaine. Une interrogation : pourquoi Bartholomée n’a- t-il pas lui-même dirigé son £uvre ?  » J’avais envie de ô voir  » ce que j’avais fait.  »

Martine D.-Mergeay

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