Band à part

Filmé par Scorcese en 1976, The Last Waltz raconte l’ultime concert du Band à San Francisco. Un DVD et 4 CD témoignent de ce moment historique qui célèbre – et enterre – le rock américain des années 1960

Que The Band ait enregistré The Last Waltz en novembre 1976 et sorti l’affaire en triple vinyle deux ans plus tard, franchement, à l’époque, on s’en fichait. On avait d’autres palpitations que cette musique trop sérieuse, trop américaine, trop vieillotte. Une question de style, de génération et de géographie. Evidemment, aujourd’hui, si l’on est plus vieux que les cinq types du Band d’alors, qu’une bonne partie des musiques du monde ont traversé nos oreilles, que le blues, le folk ou le rock’n’roll ne sont plus synonymes d’ennui préhistorique, la perspective de cette « dernière valse » résonne différemment. Mieux: la distance de l’événement permet d’en apprécier la valeur intrinsèque et pas seulement d’être bluffé par la chose, comme l’étaient sans doute les cinq mille spectateurs réunis au Winterland de San Francisco ce jour de Thanksgiving 1976. Pensez-donc: The Band, quatre Canadiens et un type de l’Arkansas, ayant rodé leur rock’n’blues primitif derrière un briscard nommé Ronnie Hawkins avant d’entrer tout droit dans les couloirs brodés de la légende rock en accompagnant Bob « Judas » Dylan (1) lors de son électrification de 1965. A partir de là, Dieu est accompagné de ses apôtres: lors de la retraite de Woodstock qui accouche des fameuses Basement Tapes en 1966-1967 puis dans des prestations qui bâtissent le mythe, comme la monumentale tournée de 1974. Pendant tout ce temps, sous l’impulsion de Robbie Robbertson, guitariste et principal compositeur, juif par son père, indien par sa mère, The Band enregistre des disques qui l’installent directement au panthéon des groupes US. Même si, de ce côté-ci de l’Atlantique, l' »Americana » du Band – mix de racines folk/blues et de vitupérations rock – séduit beaucoup moins. Avons-nous raté quelque chose ? Peut-être. Même si ce The Last Waltzen coffret – deux heures de plus que l’original en vinyle – n’est pas exempt de rythmes rouillés, il convoque quelques beaux restes de la génération Woodstock. Joni Mitchell et son folk-rock cosmique, Neil Young, sourire hilare, mais mélancolique comme la pluie dans Helpless, Van Morrison remonté par un éclat gaélique, Dr John déjà bien imbibé de grigris de la Nouvelle-Orléans, Emmylou Harris parfaite en fille country, Eric Clapton sans grandes étincelles. Et bien sûr, Dylan, en visiteur du soir, sur la même scène que les types qui ont partagé huit années de son intimité: il remonte le temps avec ses compagnons de la chanson avant de venir sur I Shall Be Released repris en choeur par l’ensemble des invités. Il n’a peut-être jamais chanté aussi bien. Dans The Last Waltz, il y a aussi les futurs morts: Muddy Waters qui passe comme un train d’enfer dans deux morceaux de blues viscéral ( Mannish Boy) et les deux musiciens du Band qui, suite à la séparation du groupe, ne tiendront pas le choc. Richard Manuel se pend en 1986 et Rick Danko meurt en 1999.

En fait, on comprend mieux l’histoire en regardant le DVD qui intègre le film original agrémenté de quelques bonus. Notamment un retour un quart de siècle plus tard sur l’événement avec Robbertson et Scorsese qui réalisa également les interviews montées entre les séquences de concert. Les mecs du Band donc: seize ans sur la route et des gueules qui rappellent le casting de Voyage au bout de l’enfer quand tout le monde se retrouve à l’enterrement de Christopher Walken. Tronches de vie. Richard Manuel, l’organiste à la voix d’ange, imbibé, Rick Danko, jumeau de De Niro, ailleurs, Garth Hudson aussi muet que son orgue déchire des notes perdues, Levon Helm, le batteur-chanteur qui fait la gueule à Robbertson parce que c’est ce dernier qui a décidé de tirer sa révérence. Ils racontent le turbin: le club de Jack Ruby, une nuit avec Sony Boy Williamson, l’alcool, les femmes, la découverte de New York. On sent qu’ils y sont vraiment allés jusqu’à se brûler, ce qui les rend humains, terriblement humains. Et nous rapproche très fort de leur musique.

Philippe Cornet

(1)lors d’un concert en Angleterre, un spectateur cria « Judas » à Dylan qui quittait son folk acoustique pour des arrangements rock électrique

The Last Waltz, coffret quatre CD chez Warner, DVD chez Twentieth Century Fox Home Entertainmant.

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