Balzac et la révolution chinoise

Dai Sijie porte à l’écran son propre roman autobiographique, un Balzac et la petite tailleuse chinoise riche en émotions discrètes et néanmoins prenantes

Dai Sijie n’oubliera jamais ces années 1971-1974 où la Révolution culturelle l’envoya en « rééducation » dans la province rurale du Sichuan. Né en 1954 dans le Fujian, il fit partie de ces jeunes intellectuels invités par la force à aller se frotter aux réalités paysannes, histoire de nettoyer leurs influences « bourgeoises » dans la boue des champs. Ayant achevé ses humanités après sa libération, ayant ensuite suivi des cours d’histoire de l’art, il partit pour la France au milieu des années 1980, titulaire d’une bourse d’étude. Mais, tout en poursuivant son apprentissage des beaux-arts et plus particulièrement de la peinture ancienne, il s’inscrivit à l’Idhec, célèbre école de cinéma. Son premier film, Chine ma douleur, fit sensation au Festival de Cannes en 1989, et lui valut un peu plus tard le très significatif prix Jean Vigo. Ses deux réalisations suivantes, Tang le onzième et Le Mangeur de lune n’obtinrent pas le même écho, et c’est vers l’écriture que se tourna Dai pour évoquer, dans un roman autobiographique, sa jeunesse sous la Révolution culturelle.

Publié par Gallimard et applaudi par un Bernard Pivot qui lui donna un solide coup de pouce dans son émission Bouillon de culture, Balzac et la petite tailleuse chinoise allait remporter un grand succès de librairie, devenant le best-seller de l’hiver 2000 et dépassant les 250 000 exemplaires vendus. La productrice Lise Fayolle n’avait pas attendu ce triomphe pour acquérir les droits d’adaptation cinématographique du livre, et proposer la réalisation du film à Dai Sijie, qui voyait ainsi sa carrière de cinéaste relancée par son passage à la littérature!

Il ne fut pas simple de convaincre les autorités chinoises, mais des autorisations furent accordées à Dai, qui put emmener sa petite équipe française dans les montagnes du Hunan, où il entama son tournage, avec des techniciens et des comédiens chinois. Ainsi put prendre forme la mise en image d’une belle et singulière histoire, réunissant deux garçons déportés dans un village où ils feront la connaissance d’un vieux tailleur et de sa ravissante petite-fille. La rééducation de Luo et Ma sera faite de corvées pénibles, d’humiliations et de privations. Mais aussi de petites joies, comme lorsqu’ils sauveront de la destruction, promise à tout instrument de musique « décadente », un violon sur lequel est improvisée une « sonate écrite par Mozart en l’honneur du président Mao »… Luo et Ma gagneront le respect des villageois, notamment par leur talent de conteurs tenant en haleine un public frustré de divertissement. Ils tomberont, bien sûr, amoureux de la petite tailleuse, dont ils espéreront chacun conquérir le coeur, et à laquelle ils apprendront la littérature grâce à la découverte d’une valise pleine de livres étrangers interdits. Aux dangers et à la répression succéderont l’espoir et, finalement, la liberté, lorsque la fin de la Révolution culturelle offrira aux adolescents devenus hommes la possibilité de partir. Mais c’est la jeune fille qui aura, la première, quitté le village…

« Les livres nous ont changés »

« Le cinéma, je n’y avais jamais pensé avant d’arriver en France. Les films que j’ai découverts à Paris m’ont fort impressionné. Il n’y avait rien de tel sur les écrans chinois. On y voit davantage de choses aujourd’hui mais la censure bloque toujours beaucoup d’oeuvres. Mon livre, par exemple, est sorti dans une trentaine de pays, mais pas là-bas… » Lucide, Dai Sijie ne cède pas à une inutile amertume. La création, un domaine qu’il n’imaginait pas fréquenter dans ses jeunes années, lui a donné un enthousiasme qui le fait toujours aller de l’avant. « Même lorsqu’on évoque le passé, comme je le fais dans La Petite Tailleuse chinoise, je pense qu’il est mieux de le considérer avec un regard d’aujourd’hui, explique-t-il, de même que je me suis empressé d’oublier mon expérience de réalisateur au moment d’écrire mon livre… puis d’oublier ce dernier quand il s’est agi de faire le film inspiré de la même histoire. »

Son scénario, Dai a passé presque un an à le modifier, dans sa chambre de Pékin où lui parvenaient les décisions de la censure chinoise, chacune d’entre elles entraînant l’une ou l’autre modification. Le cinéaste s’est plié, en apparence au moins, à ces desiderata de nature surtout idéologique. On pourra, d’ailleurs, trouver la vision qu’il propose de la Révolution culturelle bien moins brutale qu’elle ne le fut sans doute (les témoignages abondent) en réalité. Dai Sijie oppose à ce reproche le fait que « le village où les adolescents sont expédiés se situe très loin des centres de pouvoir, dans une région reculée où les ordres venus d’en haut perdaient de leur rigueur sous l’effet de la réalité locale, communautaire, plus humaine et moins politisée.De la folie du pouvoir, si violente parfois, n’arrivaient que des échos affaiblis. Du Sichuan où j’étais exilé, c’est moins la violence de la Révolution culturelle qui me frappait que son caractère absurde « . Comme pour prolonger la réflexion du cinéaste, le tournage s’avéra compliqué, difficile, par l’éloignement des lieux choisis et certains problèmes de communication entre équipe franco-pékinoise et habitants de la montagne du Sichuan…

Un des plaisirs de La Petite Tailleuse chinoise réside dans son affectueuse exaltation du bonheur de lire. « A l’époque, tout ou presque étant interdit, reprend Dai, nous trouvions pour la plupart une évasion dans la lecture de livres que nous n’avions, certes, pas le droit de détenir, mais que l’on trouvait presque toujours le moyen de cacher. La littérature nous a changés. Flaubert, Balzac, Dickens, Hugo, Tolstoï nous ont changés. Par le pouvoir des mots, des idées, de l’imaginaire qu’ils libèrent… » L’imaginaire, le réalisateur s’y retrouva confronté au moment de filmer des choses qu’il avait vécues puis transposées, romancées, dans son livre. « J’ai pensé à certaines considérations du grand écrivain argentin Borges, sourit-t-il: ma vie était-elle le rêve de quelqu’un d’autre, raconté dans le livre d’un autre encore? Il m’a fallu me résoudre une seconde fois, après l’expérience du roman, à cette évidence de l’art: on ne peut recréer ce que l’on a vécu, on ne peut que créer autre chose. »

Pour son prochain film, Dai Sijie a choisi de raconter l’histoire de deux femmes chinoises et homosexuelles. Un sujet tabou dont il sait qu’il lui serait impossible de le tourner dans sa Chine natale. C’est donc au Vietnam qu’il s’en ira réaliser Les Filles du botaniste, avec des acteurs chinois et sur un scénario qu’il écrivit avant La Petite Tailleuse chinoise. Celui qui dut faire le détour du roman pour revenir aux images peut désormais poursuivre sa trajectoire de cinéaste avec une confiance renforcée. « Je ne sais pas pour autant si je ferai encore de nombreux films, conclut-il avec un sourire. Au départ, je me suis dit que j’en ferais bien cinq ou six, avant d’essayer autre chose. Je suis déjà au-delà de la moitié du chemin! »

Louis Danvers

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