Aventures en classe touriste

Baptiste Liger

Jean-Luc Coatalem et sa Corée du Nord lugubre, Thibault de Montaigu et ses journalistes Pieds nickelés, Catherine Guillebaud et ses éclopés du coeur sur le Mékong, Jean-Claude Lalumière et sa France loufoque pour seniors cultureux : plusieurs romanciers explorent la veine littéraire du tourisme de masse. Visites guidées.

Nouilles froides à Pyongyang, par Jean-Luc Coatalem. Grasset, 240 p.

Exercice d’abandon, par Catherine Guillebaud. Seuil, 170 p.

Zanzibar, par Thibault de Montaigu. Fayard, 170 p.

La Campagne de France, par Jean-Claude Lalumière. Le Dilettante, 286 p.

Petite virée en Corée

Il faut bien l’avouer, il y a au moins une chose de bien avec la Corée du Nord : il est inutile de regarder à droite et à gauche avant de traverser les grandes avenues de la capitale, Pyongyang. Il n’y a PAS de voitures. Aucune. Tout au plus risquez-vous de croiser un camion roulant au charbon et laissant échapper une fumée noire de locomotive du Far West. A part ça, on ne voit vraiment pas de raison d’aller faire du tourisme dans ce  » paradis rouge  » de 24 millions d’habitants, dirigé depuis trois générations par des dictateurs archéocommunistes grassouillets vêtus de tenues de garagiste zippées vertes et affublés de lunettes oversize.

L’écrivain voyageur Jean-Luc Coatalem a pourtant relevé le défi. Au printemps 2011, se faisant passer pour le représentant d’une agence de voyages en prospection, il a sillonné le pays, accompagné d’un ami, Clorinde – derrière ce dandy aux Lobb bicolores et aux costumes de tweed, les initiés reconnaîtront Dominique Gaultier, le patron des éditions du Dilettante. Deux cerbères de la police politique – Kim 1 et Kim 2 – ne lâcheront pas nos deux Français d’une semelle. Le résultat de ce  » Retour de Corée  » ? Encore bien pire que tout ce que vous imaginiez.

La coopérative modèle, la maison natale du dictateur, le grand barrage de l’Ouest, le mausolée Kim Il-sung : rien ne sera épargné à nos visiteurs. On a déjà beaucoup lu sur l’effrayante mégalomanie kitsch des dictateurs nord-coréens, capables de déclencher la floraison des cerisiers d’un simple regard, si l’on en croit la propagande. La force du récit de Coatalem est de donner à voir une Corée du Nord au raz du bitume : des habitants ressemblant tous à des Playmobil – coupe au bol et uniforme bleu -, avec lesquels il est non seulement interdit d’échanger un mot, mais même un regard ! Une société lobotomisée, sans désir, sans magasins, sans cafés, menacée à chaque instant de famine – même les  » touristes  » sont condamnés à des repas de moineau servis dans de la dînette -, abrutie toute la journée par des haut-parleurs crachant les mots d’ordre du Parti, barricadée derrière son fameux 38e parallèle.

Chaque soir, pendant que son imperturbable ami Clorinde se plonge dans la Pléiade Paul Valéry, Jean-Luc Coatalem s’enferme dans les toilettes de l’hôtel pour prendre secrètement des notes à la lumière d’un néon épileptique – la paranoïa est contagieuse au pays du  » Génie aux 10 000 talents « . Le résultat, brut de décoffrage, a tout du cauchemar éveillé :  » Où allons-nous, nous qui n’allons nulle part dans ce pays qui n’existe pas ?  »

JÉRÔME DUPUIS

Coups de coeur sur le Mékong

Les croisières ont le vent en poupe. Celle-ci est des plus chics. Huit jours sur le Mékong à bord de la jonque Marguerite : le Vietnam, le Cambodge, puis les temples d’Angkor,  » joyaux du royaume khmer « . Huit jours pour enchanter les yeux, raffermir les couples, ravir les palais sur le pont Soleil. Mais, à l’appel, un petit matin, aux environs de Sadec, Vietnam du Sud, deux noms manquent, ceux d’un homme et d’une femme, qui a priori ne se connaissent pas et qui laissent en rade leurs conjoints respectifs.

Alors que les passagers sont partis en excursion, les deux esseulés s’interrogent. Leurs époux ont-ils sympathisé sur le vol Paris- Bangkok ? Se sont-ils enfuis ensemble ? Est-ce là pure coïncidence ? Bientôt, l’homme reçoit un SMS. Un message laconique, sans ambiguïté :  » Je suis partie de mon plein gré. Certaines rencontres changent tout. Nous n’y pouvons rien. Ni toi ni moi. Peut-être un jour comprendras-tu…  » Que faire ? Situation unique de mémoire de directrice de croisière. Très vite, ils décident de prolonger le voyage jusqu’à Phnom Penh et d’y débarquer pour s’envoler vers Paris.

S’ouvre alors, dans la moiteur asiatique, un étonnant huis clos. Femme aimée depuis vingt-six ans, mère de deux enfants, elle tente de comprendre la désintégration de son couple qui forçait jusque-là l’admiration de tous. Même incompréhension de la part du mari humilié. N’ont-ils pas encore fait merveilleusement l’amour la veille au soir ? Alors qu’autour d’eux s’activent les croisiéristes, l’homme et la femme (jamais dénommés) passent durant trois jours de la colère au désespoir, de l’hébétude à la résignation, de la défiance à l’attirance, le tout orchestré avec maestria par Catherine Guillebaud.

Si le titre n’était pas déjà pris, ce roman aurait pu s’appeler La Délicatesse, tant la narratrice décrypte avec finesse toute la gamme des sentiments de deux êtres pris dans les affres du désamour. Et réussit la prouesse de transformer une tragédie en une mélodie pleine d’espoir.

MARIANNE PAYOT

Zozos à Zanzibar

Deux Pieds nickelés  » : voilà ce qu’étaient devenus Thomas Klein et Santos Alvarez de Vasconcelos, journalistes dévoyés, dont les morts mystérieuses à Zanzibar – l’un dévoré par des barracudas, l’autre pendu au ventilateur de sa villa – conduisent le narrateur de Thibault de Montaigu à mener l’enquête. Klein et Vasconcelos ? Un photographe frustré et un pigiste tirant le diable par la queue. Le premier va faire la paire avec le second à l’occasion d’un reportage sur l’île de Jura, en Ecosse. L’article, paru dans L’Officiel Voyage en 2008 et reproduit in extenso, est un modèle du genre. Autrement dit, de cette presse spécialisée dans le tourisme, où il est moins question d’information que de communication, moyennant un système bien établi de  » corruption passive « , comme le résume le flic chargé d’éclairer les dévoiements des deux olibrius. Car le tandem va se faire fort d’arnaquer les tour-opérateurs, via leurs attachées de presse, pour profiter des plus beaux hôtels de la planète sans bourse délier ni comptes à rendre. De Cuba aux vignobles du Chianti, du Lake Palace d’Udaipur à la Mamounia de Marrakech, en passant par Bakou, Rio de Janeiro et Saint-Pétersbourg, toutes les occasions sont bonnes.

Mais leur mauvaise réputation, leurs manquements, leurs excès finissent par les rattraper. Comment, pourquoi, leur cavale a- t-elle fini si tragiquement à Zanzibar ? On ne le saura jamais vraiment. De fait, ce n’est pas tant le mystère de leur disparition que le portrait très réussi de ces deux personnages dont l’existence est  » une fugue permanente « , ainsi que la description aussi réaliste qu’habile de leur descente aux enfers, qui font le sel du livre. A l’évidence, Thibault de Montaigu, 34 ans, s’inspire de sa propre expérience pour lever le voile sur des pratiques peu reluisantes. Au-delà de cette satire féroce, il rappelle, que, malheureusement,  » la vie ne peut éternellement ressembler à une fiction « .

DELPHINE PERAS

La France en autocar

Connaissez-vous Cultibus ? Créée par deux passionnés d’histoire et de littérature – Alexandre et Otto -, cette agence propose des voyages culturels de haut niveau en autocar à travers l’Europe. Malheureusement, les affaires ne sont pas florissantes, et nos deux idéalistes se voient contraints d’opter pour des odyssées, disons, plus  » grand public « … Ils proposent ainsi une traversée de l’Hexagone, sur le thème des relations franco-allemandes, partant de la demeure de François Mauriac à Malagar et passant par le village d’Oradour-sur-Glane, puis par la Sologne d’Alain-Fournier. Sans oublier le terminus : Bergues – même si la cité de Bienvenue chez les Ch’tis n’est pas loin du hors-sujet… Une poignée de retraités tente l’aventure, alors qu’Alexandre et Otto ne sont pas au bout de la leur. Certains de leurs clients ne pensent guère qu’à manger et dormir, d’autres sont atteints d’Alzheimer ou de surdité – et ne parlons pas de ceux qui ont besoin d’aller tout le temps aux toilettes… Ajoutez à cela une nuit improbable dans un hôtel bon marché, une grève des producteurs de lait, les problèmes techniques du bus au colza, les pérégrinations de deux randonneuses et d’un serial killer de lapins, et vous aurez une idée de La Campagne de France, second roman loufoque de Jean-Claude Lalumière.

BAPTISTE LIGER

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