Avant la barre, la guerre

Actions psychologique, médiatique et juridique… Les défenseurs de Dominique Strauss-Kahn s’apprêtent à jouer de tous les instruments possibles. Pour un combat sans merci.

L’homme qui se lève devant le juge, ce 6 juin, n’a plus rien à voir avec le coupable désigné et hagard que la police exhibait, trois semaines plus tôt. Le teint frais, la veste impeccable évoquent même, de manière presque pathétique, les vestiges d’une sommité politique. Mais son discours se résume à deux mots – non coupable – et, s’il mène campagne, c’est pour éviter de longues années de prison. Le procès ne débutera que dans six mois au plus tôt, mais les man£uvres ont déjà commencé.

Hors prétoire. Une étrange série de fuites a déjà permis au New York Times de publier la cartographie minutieuse de l’agression présumée du 14 mai. D’autres révélations anonymes dévoilent déjà les résultats des tests d’ADN qui identifieraient le sperme de DSK sur les vêtements de Nafissatou Diallo, la plaignante. La défense, elle, rétorque, ton outragé mais sans plus de précisions, qu’elle  » détient des éléments irréfutables mettant en cause la crédibilité de la plaignante « .  » Pour l’instant, c’est de bonne guerre, commente, un rien blasée, l’avocate Kimberly Summers, habituée des procès pour viol. Accusation et défense testent leurs argumentaires auprès de l’opinion sans les dévoiler encore ouvertement.  »

Il est bien trop tôt. La justice officielle, elle, s’est à peine ébranlée. Le juge, le 6 juin, s’est contenté de demander aux parties de compiler leurs preuves et de se les communiquer promptement. Des dizaines de témoignages, les rapports de police, les expertises médico-légales doivent encore être transcrits par le parquet avec une minutie paranoïaque. La moindre erreur pourra être exploitée par la défense, des mois plus tard, lors du procès.

En attendant ces éléments, les avocats de DSK n’excluent aucune stratégie et jouent même savamment sur les mots :  » Nous pouvons assurer qu’il n’y a pas eu de rencontre impliquant l’emploi de la force « , disait, dans un premier temps, Ben Brafman, avocat de Dominique Strauss-Kahn. Ce qui signifiait que l’acte sexuel pouvait ne pas avoir eu lieu du tout. Il a modifié son discours depuis, parlant d’absence de  » contrainte par la force « . Il laisse ainsi supposer qu’il y a bien eu une relation, mais que la jeune femme était consentante, du moins aux yeux de l’accusé.  » Dans ce cas, comme dans la plupart des procès pour viol, le jury devra établir l’existence ou l’absence de consentement par la victime, commente Summers ; choisir entre deux versions des faits, deux crédibilités, deux histoires. « 

Voilà pourquoi Strauss-Kahn s’apprête à rétribuer pendant des mois, à raison de 700 dollars l’heure, les dizaines d’agents de TD International, un potentat des relations publiques et du management de crise. Cette même société s’était déjà chargée de la promotion de DSK aux Etats-Unis, en 2007, lorsque l’ancien ministre de l’Economie briguait la direction du FMI.

Ses services de détectives, souvent des retraités de la CIA et du FBI, se trouvent déjà en Guinée.  » Leur job ? Tout simplement aider à traîner dans la boue la jeune femme de ménage, assène la directrice d’une agence concurrente. Strauss-Kahn commettrait une grave erreur s’il montrait des scrupules. Il n’a pas d’alternative, et trop à perdre.  » Pour accréditer l’idée d’un complot contre DSK, le nec plus ultra serait la découverte d’un récent mouvement de fonds au bénéfice de la plaignante ou de ses proches en Afrique.  » Pas grand-chose, l’achat d’une voiture neuve par un parent pauvre suffirait à instiller le doute lors du procès. « 

Mieux vaut façonner le jury dès le départ

Il y a plus banal. La loi américaine, le fameux Rape Victim Shield (le Bouclier des victimes) interdit l’évocation, au tribunal, de la vie sexuelle de la personne violée. Rien n’empêche, pour autant, d’attaquer sa crédibilité par d’autres biais. A-t-elle menti aux services de l’immigration pour obtenir son statut de réfugiée politique ? Manigancé – tout un art à New York – pour trouver son logement social ? Est-elle une si bonne mère ?

Les ragots les plus retors peuvent être distillés aux médias, qui contribueront à former l’opinion publique, dont seront un jour issus les jurés ; le reste peut être servi efficacement au procès. Les précédents le prouvent. En 1991, lors du procès pour viol dont l’accusé était William Kennedy Smith, l’un des neveux de JFK, la défense n’avait pas lésiné sur les moyens  » classiques  » : un géologue et un agronome avaient témoigné pour confirmer que le sable et l’herbe retrouvés dans les sous-vêtements de la jeune femme provenaient de préliminaires endiablés sur la plage voisine, puis sur la pelouse de la propriété. Un météorologue rappelait que, la nuit en question, la lune était pleine et le ciel sans nuages, offrant une clarté peu propice à un crime. Surtout, cinq détectives privés s’étaient chargés de divulguer à la presse que la victime, mère célibataire, avait subi trois avortements, et aux jurés qu’elle avait, une fois, consommé de la cocaïne. En revanche, les témoignages de trois femmes prêtes à dénoncer les avances brutales de Kennedy Smith avaient été refusés par le juge.

Tant qu’à miser sur un jury, mieux vaut, aussi, le façonner dès le départ. Si les procureurs scrutent à la loupe les questionnaires remplis par les jurées potentielles, et tentent de les récuser en priorité, c’est parce qu’ils savent d’expérience que, dans les procès pour viol, ces dernières sont paradoxalement les plus réticentes à croire la victime.

La défense, elle aussi, peut choisir. L’acquittement d’OJ Simpson, en 1995, par 12 hommes et femmes acquis à sa cause, a ouvert l’âge d’or des jury consultants, équipes de sociologues, psys, physionomistes, embauchés à prix d’or pour déterminer le profil idéal des jurés en fonction des besoins du procès ou de la personnalité de l’accusé. Leur science est aussi requise pendant les débats. Leur revue professionnelle, TheJury Expert, consacre d’impressionnants articles à l’image des inculpés porteurs de lunettes et à l’avantage, décisif selon les statistiques, de la présence d’une femme parmi les avocats de la défense dans les procès pour viol.

Ces constats sont testés devant des mock juries, de faux jurys, qui, en marge du vrai procès, jaugent la crédibilité des plaidoiries et des témoins. Ils ont joué un rôle essentiel, par exemple, dans l’affaire Kobe Bryant. En 2004, l’idole du basket comparaît pour le viol d’une employée d’hôtel. Grâce à l’un de ces faux jurys, les procureurs découvrent que le témoignage de la victime, imprécis et déficient pour certains détails, ne résisterait pas aux questions de la défense. La plaignante finit par renoncer à témoigner devant le tribunal et les procureurs lèvent l’accusation.

Dans l’affaire DSK, la situation est différente. La femme de chambre a réitéré des accusations précises. Elle est crédible aux yeux des procureurs. Mais le procès est encore loin.

DE NOTRE CORRESPONDANT PHILIPPE COSTE

 » Strauss-Kahn commettrait une grave erreur s’il montrait des scrupules. Il n’a pas d’alternative, et trop à perdre « 

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