Avant-gardiste et perspicace

En renonçant au nucléaire, le gouvernement d’Angela Merkel parie sur d’autres modes de production électrique. Pour des raisons politiques, mais aussi économiques : l’Allemagne pourrait prendre une longueur d’avance sur ses concurrents. L’analyse de Philippe Copinschi, professeur de géopolitique de l’énergie à Sciences po à Paris.

ENTRETIEN : LAURENCE VAN RUYMBEKE

Le Vif/L’Express : Comment expliquer le bruit que fait la décision du gouvernement allemand de sortir du nucléaire d’ici à 2022 ?

Philippe Copinschi : La question que l’Allemagne s’est posée, de nombreux pays d’Europe y sont confrontés, notamment la Belgique. Tous disposent de centrales qui arrivent en fin de vie. Il faut donc s’interroger sur leur remplacement. Ce qui frappe, dans ce cas-ci, c’est que les Allemands montrent qu’il est possible de vivre sans le nucléaire. Or les pro-nucléaires ont toujours affirmé le contraire. Peu après l’accident de Fukushima, au Japon, le gouvernement d’Angela Merkel avait déjà fermé 7 anciennes centrales, qui représentaient une part non négligeable de la production totale. Or le pays ne s’est pas retrouvé dans le noir. Beaucoup vont à présent observer l’Allemagne pour voir si ce pari est tenable à terme, dans les dix ans.

A quelles conditions ce pari peut-il tenir, justement ?

L’Allemagne choisit de disséminer ses centres de production, de petites installations, solaires et éoliennes entre autres, au lieu de recourir à de grandes centrales comme auparavant. Cela nécessite d’importants investissements dans la gestion du réseau de transport d’électricité. Parallèlement, le pays devra investir massivement dans des politiques de soutien aux économies d’énergie, dans l’éclairage ou le chauffage des maisons particulières, notamment. Il faut donc des moyens financiers colossaux, mais les Allemands les ont. Et, surtout, ils disposent des industries capables de relever les défis techniques et technologiques qui vont se poser lorsqu’on décide de se priver du nucléaire. Siemens, par exemple, se spécialise dans les turbines pour l’éolien. Du coup, l’Allemagne pourrait prendre une sacrée longueur d’avance sur les autres Etats membres.

Une décision lourde de conséquences comme la sortie du nucléaire ne peut pas se prendre sur un coup de tête et nécessite donc des années de préparation pour faciliter la reconversion …

Oui. L’Allemagne est particulièrement bien préparée. Réussir cette transition en dix ans est d’ailleurs assez court.

Certains reprochent à la chancelière Angela Merkel d’avoir agi d’abord pour des raisons politiques, sachant que les Verts allemands montaient en puissance depuis la catastrophe de Fukushima.

Dans l’opinion publique allemande, une grosse majorité de citoyens sont opposés au nucléaire. Angela Merkel a bien compris que son parti risquait, à un moment, de se trouver en porte à faux par rapport à une partie de son électorat si elle maintenait le cap sur le nucléaire. Il y a donc certainement des enjeux politiques derrière cette décision. Mais sur le plan économique, cette décision a été d’autant plus facile à prendre que les industriels allemands ont eux-mêmes commencé à miser sur la sortie du nucléaire, ces dernières années.

Comment expliquer ce changement d’attitude des industriels allemands ?

Investir dans le développement des énergies renouvelables peut se révéler commercialement très intéressant à terme. Dans un premier temps, les investissements en recherche et développement seront coûteux mais ces entreprises décrocheront le jackpot ensuite, en tant que leaders du marché.

Dans une Europe de l’énergie libéralisée, le gouvernement allemand n’aurait-il pas dû consulter les autres Etats membres avant de prendre sa décision ?

C’est quand on décide de construire une centrale, plus que quand on en ferme une, que l’on devrait consulter les pays voisins ! Mais les chefs d’Etat européens ne discutent pas de cela entre eux. Le sujet est trop sensible. Les choix énergétiques restent pour l’instant l’apanage des Etats membres. L’Allemagne fait donc ce qu’elle veut.

N’y a-t-il pas une certaine hypocrisie de sa part à tourner le dos à l’atome tout en important de l’électricité française, produite dans des centrales nucléaires ?

Pas si l’on évalue les choses sur le long terme. A court terme, bien sûr, l’Allemagne émettra davantage de CO2 en utilisant par exemple des centrales au gaz pour produire son électricité et dépendra de la France pour son approvisionnement. Mais à long terme, si elle parvient à remplacer la production nucléaire par de l’énergie renouvelable, non polluante, elle n’aura en rien été hypocrite.

Si d’autres pays faisaient le même choix que l’Allemagne, d’où proviendrait l’énergie nécessaire en Europe ?

Il n’est pas envisageable que d’autres pays décident de sortir du nucléaire du jour au lendemain. Mais pour le moment, si l’on veut diminuer sa dépendance au nucléaire, il faut réduire la consommation globale d’électricité et, parallèlement, en produire autrement. A long terme, il existe un grand potentiel éolien en offshore autour des îles Britanniques, et près des côtes de l’Espagne, du Portugal et de la France. En attendant, les centrales au gaz constituent une alternative intéressante. L’Espagne, par exemple, importe beaucoup de gaz de l’autre côté de la Méditerranée et, parallèlement, développe fortement l’éolien et le solaire. Ce pourrait être un exemple à suivre.

La Belgique pourrait-elle à son tour se passer du nucléaire ?

La part du nucléaire dans la production totale d’électricité en Belgique est beaucoup plus élevée qu’en Allemagne (55 % contre 22 %). En outre, le territoire belge est nettement plus petit, ce qui laisse moins de place pour de nouvelles infrastructures d’énergie renouvelable. La décision de sortir du nucléaire serait donc plus difficile à prendre. Mais ce n’est pas inenvisageable, s’il y a un consensus politique sur cette question. Pour l’instant, Ecolo est encore un peu isolé… En outre, la Belgique n’est pas préparée pour la transition vers le non-nucléaire. Or cette préparation, qui nécessite de lourds investissements, coûte cher et paraît peu probable, vu l’état des finances publiques belges. Il faudrait au moins quinze à vingt ans pour y parvenir.

A l’heure de peser le pour et le contre, quels sont encore les atouts du nucléaire ?

Il ne pollue guère, ce qui compte beaucoup dans un contexte de réchauffement climatique alarmant. Son prix est actuellement inférieur à celui des autres modes de production d’électricité, mais cela s’explique par le fait que le prix de l’après-nucléaire n’est pas pris en compte dans la facture (déchets nucléaires, démantèlement des centrales, couverture d’assurance insuffisante…). Or il y a forcément un moment où on va devoir payer pour tout cela. Par rapport aux énergies renouvelables, le nucléaire crée aussi beaucoup moins d’emplois.

En Belgique, la majorité des partis politiques disent attendre les résultats des stress-tests dans les centrales pour prendre position sur la sortie ou non du nucléaire. Est-ce fondé à vos yeux ?

C’est une manière de botter en touche. Car cette décision n’est pas technique : elle est politique. Par rapport au nucléaire, deux questions de fond se posent. L’une est éthique : sommes-nous d’accord de laisser aux générations futures des déchets radioactifs ? L’autre est sociétale : avec quels risques une société est-elle prête à vivre ? Les stress-tests, en outre, ne prouveront rien, sauf que tout va bien, puisqu’on a éliminé de leur contenu ce qui pourrait fâcher. Peut-être concluront-ils que quelques vieilles centrales au fin fond de la Bulgarie ne sont pas aux normes, mais cela, on le savait déjà. Pour le reste, par exemple, ces contrôles ne mesureront pas la résistance d’un réacteur à une chute d’avion décrétée par des terroristes. Or on sait qu’aucun réacteur en Europe n’y résisterait.

Les gouvernements européens devraient-ils consulter leur population par référendum avant de trancher sur une éventuelle sortie du nucléaire ?

Il faut en tout cas un débat public sur la question, même si l’on sait qu’actuellement la majorité des opinions publiques sont opposées à la prise de risque nucléaire. Je pense que, pour cette raison, le nucléaire n’a plus beaucoup d’avenir en Europe ni en Amérique du Nord. Son avenir est dans les pays en développement, où la population a moins d’aversion pour le risque et considère plutôt le nucléaire comme un progrès technologique important, ce qui n’est plus le cas ici. –

ENTRETIEN : LAURENCE VAN RUYMBEKE

Après des investissements coûteux, les entreprises allemandes décrocheront le jackpot

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