Automne londonien

Guy Gilsoul Journaliste

A portée d’Eurostar, de grandioses expositions convient les curieux à Londres en leur proposant cinq rendez-vous avec l’Histoire, la sculpture contemporaine et le pop art. Troubles et chefs-d’ouvre garantis pour excursions d’automne.

anish kapoor entre agression et douceur

La très vénérable Royal Academy s’en remettra-t-elle ? En organisant une vaste et impressionnante rétrospective de l’un de ses plus grands sculpteurs, l’Indien Anish Kapoor (55 ans), elle risque bien d’en choquer plus d’un. En cause, rien de moins qu’un canon qui, toutes les vingt minutes, lance sur l’un des murs du musée un boulet de cire rouge. Peu à peu s’y construit un tableau pour le moins matiériste qui, au final, pèsera quand même 30 tonnes. Mais, avec cette même cire rouge (dont on avait pu avoir un aperçu lors de son exposition au Mac’s du Grand-Hornu), Kapoor a imaginé un immense bloc parallélépipède sur rail qui, peu à peu, traverse les salles en épousant (à la manière du métro londonien) le contour des arcs moulurés du musée. Impressionnant. Ailleurs, un très grand rectangle jaune en fibre de verre creuse véritablement le mur à la manière du tourbillon de votre lavabo. Entre agression et douceur se conjugue ainsi l’univers de l’artiste qui trouve toujours les moyens de piéger, au-delà du regard, les barrières de la raison. L’usage des miroirs courbes, soit sous forme de murs, soit, comme dans la cour extérieure du musée, à l’aide de 76 boules superposées, s’inscrit logiquement dans ce parcours qui, entre syncope et évanouissement, fascine en troublant. Oui, Kapoor secoue, sans pourtant qu’à aucun moment l’histoire qu’on s’invente face aux £uvres soit dictée de manière autoritaire par l’artiste.

Anish Kapoor, Royal Academy of Arts. Jusqu’au 11 décembre.

www.royalacademy.org.uk

Enquête au pays aztèque

Qui était Moctezuma II, l’empereur mi-dieu, mi-soldat qui régna sur un territoire qui allait du golfe du Mexique aux rives du Pacifique ? Elu en 1502, il règne en son palais de Tenochtitlan, là où plus tard sera construite la mégapole de Mexico. Son peuple, les Mexica (le nom aztèque ne sera inventé que bien plus tard par l’explorateur Humboldt), serait originaire du pays mythique d’Aztlan. En observant un aigle se poser sur un cactus planté sur une île située dans le lac de Tetzaco, il aurait choisi de s’y installer en 1325. Un peu moins de deux siècles plus tard, en 1502, Moctezuma II, grâce à ses connaissances de la religion, des rituels et de l’art de la guerre, est choisi pour diriger son peuple. Dix-sept ans encore et le voilà qui accueille l’Espagnol Hernán Cortés, dont la venue avait été annoncée par les devins. Il lui offre un pectoral en turquoise, un des clous de l’exposition. L’Espagnol, connaissant la fascination des Mexicains pour le jade, lui offre de la verroterie… de couleur verte. L’armée espagnole ne compte que 508 hommes et 100 marins mais aussi 10 chevaux, inconnus dans l’univers méso-américain. En face, les Aztèques sont redoutables. Ils chassent même Cortés. Mais pour un temps seulement. On connaît la suite. Son capitaine, Pedro de Alvares, que les Indiens, fascinés par sa beauté, avaient appelé  » Tonatiu  » (le soleil), assiège durant trois mois l’actuel Mexico et orchestre l’éradication de la noblesse. Quelques jours plus tard, Moctezuma meurt. L’Histoire (via les codex) sera écrite par les Espagnols. D’où l’enquête d’aujourd’hui. L’exposition permet surtout de découvrir la splendeur des £uvres aztèques et, à travers elles, une culture qui scandalise (le sacrifice humain), étonne (la mesure du temps, par exemple) et intrigue (la complexité de sa mythologie, voire son esthétique). On y côtoie donc des pièces monumentales (un serpent dressé, un cactus en basalte ou l’aigle de pierre qui fut aussi l’invité d’une Europalia consacrée au Mexique), des masques et armes rituelles en jade, des parures (un diadème en turquoise ou le collier de cloches piriformes en argent), l’art de la plumasserie, des poteries hautes en couleurs vives ou encore, parmi tant d’autres, une fascinante tête de canard en améthyste dont les yeux ont été réalisés en malachite. La scénographie bien aérée de l’exposition entraîne le visiteur des ambiances claires vers des zones plus sombres où l’attend la dernière séquence consacrée aux tableaux espagnols relatant, à leur façon, la vie à l’heure de Moctezuma II.

Moctezuma, Aztec Ruler, British Museum. Jusqu’au 24 janvier.

www.britishmuseum.org

The Sacred Made Real : troublant

Quelle troublante exposition ! Nous voilà transportés dans l’Espagne des Jésuites du xviie siècle et le sang fait partie du spectacle. Pour la première fois, une exposition est consacrée à la sculpture polychrome créée dans les villes comme Madrid, Séville, Grenade et Valladolid. Les artistes rivalisent d’astuces et de savoir-faire pour provoquer l’émotion d’un peuple réuni autour de rituels dans l’ombre des chapelles ou sous le soleil des processions. Pour imiter le sang coagulé des martyres du Christ et des saints, certains ont recours aux teintes du chêne-liège alors que, pour les ongles, on use de la corne des taureaux. Le regard est intense ou vitreux, on devine les souffrances et ce jusqu’à l’éc£urement. Mais le parcours s’enrichit encore par la confrontation de cette forme d’art avec les deux géants de la peinture du temps, Diego Vélasquez et Francisco de Zurbaran. Chez le premier, cette même volonté de révéler la dimension du sacré passe par une gestualité époustouflante. Chez le second, par un tracé d’une précision diabolique. Ou divine, c’est selon. En effet, l’exposition convoque ici de véritables chefs-d’£uvre.

Notons, à partir du 19 novembre, et comme par effet de contraste, la présence dans le vénérable musée, de La Rue des prostituées (Hoerengracht) réalisée par Ed Kienholz et sa compagne. Un portrait aussi suffocant que voyeur et dévastateur d’une rue d’Amsterdam revisitée par l’un des artistes californiens du pop art dont McCarthy est un des héritiers.

The Sacred Made Real, Spanish Painting & Sculpture 1600-1700, National Gallery. Jusqu’au 24 janvier. www.nationalgallery.org.uk

pop life ou les coups de pub de l’art

Richard Prince, l’un des artistes très représentés dans la collection vénitienne de Pinault, a gagné. En choisissant d’exposer l’image glamour de l’actrice Brooke Shields photographiée à l’âge de 10 ans, dans son bain, nue et outrageusement maquillée, il a quasi monopolisé tous les articles de presse parus jusqu’ici autour de l’exposition Pop Life. En cause, non pas l’£uvre mais son absence, puisqu’en réalité Scotland Yard a décidé de retirer cette photo de l’exposition. Coup de pub magistral. Mieux même que la célèbre série Made in Heaven mettant en scène (photos, sculpture de marbre blanc ou de verres colorés) les ébats de Jeff Koons et de la Cicciolina qui avait fait le tour du monde des potions mondaines et des encadrés populistes. Or c’est bien ce but que recherche, depuis Andy Warhol qui a donné le ton, toute une part des artistes de l’art contemporain. C’est aussi le but de cette exposition : montrer comment, depuis les années 1980, l’artiste joue la carte du consumérisme et utilise toutes les stratégies qui ont fait le succès des grandes marques commerciales. Bref, comment retenir l’attention et maintenir la tension par les trucs et ficelles de la communication jusqu’à se rendre indispensable, à la fois au plan populaire mais aussi chez tous les décideurs (acheteurs ou conservateurs). Mais tout ceci n’est pas sans ambiguïté. D’une part, le côté sympa : les jeunes adorent, et vive la Pop Attitude. D’autre part, le côté terroriste. En monopolisant l’attention des médias, en envahissant les lieux d’exposition, en flattant le narcissisme et l’esprit de tolérance apparent des classes dirigeantes, les stars du système donnent l’impression qu’en dehors d’eux point de salut. L’exposition joue sur les deux tableaux. Elle est festive. Elle est aussi inquiétante. Après un rappel des liens entre Warhol, son image et les médias, on passe à la vitesse supérieure avec l’une ou l’autre autorétrospective (on n’est jamais mieux servi que par soi-même) ou encore avec le célèbre Pop-Shop de Keith Haring ouvert à Soho, en 1987, où, dans le désordre, on repartait avec un tee-shirt, des jouets gonflables ou non, des magnets, boutons de manchette et autres broches, bagues reprenant, comme dans les boutiques Disney, les images du maître. Tracey Emin, Damien Hirst, Sarah Lucas, Murakami, ils sont bien nombreux. D’autres auraient pu les rejoindre.

Pop Life : Art in a Material World, Tate Modern. Jusqu’au 17 janvier. www.tate.org.uk/modern/

l’inde des maharajas : pas seulement exotique

Quelque 250 objets, des bijoux aux parures en passant par les armes incrustées de pierres précieuses, les collections de peinture ou encore le mobilier (trois trônes et un palanquin en argent par exemple), ont quitté l’Inde des anciennes familles régnantes pour le plus grand plaisir des yeux… A l’époque des Moghols, les maharajas règnent sur leur fief avec un sens aigu du protocole. Associant religiosité et politique, ils aiment montrer leur pouvoir en s’arborant. Que ce soit dans les rues lors de grandes processions à dos d’éléphant (une reconstitution grandeur nature accueille le visiteur) ou dans leurs palais. L’émerveillement doit être de mise. D’où l’excès de richesses qui pare leurs costumes et l’omniprésence des symboles de pouvoir qui les accompagnent. Tout est raffinement, luxe, parfums suaves et saveurs douceâtres. Mais on découvre aussi combien les maharajas, une fois sous contrôle anglais, ont encouragé la production d’exception imaginée en Occident.

Ainsi les voitures de luxe comme cette Rolls-Royce au rendez-vous londonien, les portraits commandés à Man Ray ou Cecil Beaton, les vêtements de haute couture achetés à Madeleine Vionnet, le mobilier Art déco le plus subtil (pour le palais du maharaja d’Indore), les malles de voyage Louis Vuitton ou encore, toujours l’excès, ce collier com-mandé à Cartier en 1928 construit à partir de 2 930 diamants. Pour no-tre part, nous avons préféré les peintures dont les harmonies chroma-tiques, la délicatesse et la précision du

dessin disent les chuchotements et les frô-

lements de soie d’une vie qui ne fut pas

qu’exotique.

Maharaja : The Splendour of India’s Royal Courts, Victoria and Albert Museum. Jusqu’au 17 janvier. www.vam.ac.uk.

GUY GILSOUL

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