Au pays des fous

Guy Gilsoul Journaliste

Sur fond noir, voici, somptueux, sensibles et parfois insupportables, les portraits saisis aux quatre coins du monde de la folie  » en traitement « 

Le Reste du monde. Colors magazine montre la psychiatrie. Gand, musée du Dr Guislain, J. Guislainstraat, 43. Jusqu’au 26 septembre. Du mardi au vendredi, de 9 à 17 heures. Les samedis et dimanches, de 13 à 17 heures. Tél. : 09 216 35 95.

Tapez www.nmisp.org, et répondez aux questions. Au pays du McDo, ce site organise chaque année une journée de dépistage de la dépression. Normal. Près de vingt millions d’Américains sont touchés par la maladie. Mais qui décidera du traitement ? Voire de l’exclusion sociale ou de la réinsertion ? Prenons des exemples aux antipodes l’un de l’autre dans les cartographies culturelles. Aux alentours du village d’Akakrou, en Côte d’Ivoire, une clairière a été aménagée en  » centre de prière « . On y trouve sept arbres et, enchaînés à eux, des hommes et des femmes habités par les mauvais esprits que tente de maîtriser un guérisseur traditionnel, payé chèrement par la famille. A Los Angeles, on préfère soigner la folie dans Skid Row, un quartier abandonné aux sans-abri, aux dealers et à la prostitution. Les  » fous  » s’y dopent au crack et, économie oblige (seuls les riches peuvent se payer un psy), ce sont les prisons qui accueillent la maladie mentale de 315 000 sujets américains, soit 15 % de la population carcérale. La société serait-elle impitoyable avec ses  » fous  » ? Oui, si l’on songe, par exemple, à l’Australie qui, jusqu’aux années 1970, enlevait des enfants aborigènes afin de les  » blanchir  » dans des familles d’accueil. Mais le résultat est amer : il se traduit par une croissance exponentielle des suicides et de ces folies qu’on traite désormais dans des  » services de santé  » û le mot  » asile  » a été gommé û où errent non plus des aliénés mais des  » consommateurs  » de soins.

Famille, société, chimie

Pour la première fois, une exposition propose un tour du monde photographique de la question. Première constatation : les photos exposées sur fond noir, au musée du Dr Guislain, à Gand, sont belles. Mais belles de cette qualité tendre et cruelle qui vous retourne les tripes en silence. Elles ont l’allure plasticienne et muséale, les surfaces glacées et le format tableau au goût du jour qui convient à Colors, cette revue internationale sponsorisée par Benetton et qui propose diverses missions photographiques thématiques sur la guerre, le sida, la mode, les jouets ou, pour leur n° 47, la folie, dont les clichés sont exposés ici. Composés avec soin, chromatiquement somptueux, ceux-ci livrent des regards, des gestes, des attitudes, des décors qui déclinent à leur manière l’empathie de leurs auteurs pour un monde particulier, non négligeable et, pour tout dire, proche. On cherchera parfois des similitudes entre l’expression de la folie d’un Africain et celle d’un Cubain, d’un Italien ou d’un Albanais. On notera peut-être que, curieusement, les murs, sols et mobilier sont souvent d’une teinte vert pâle, presque sucrée, mais opaque et inaccessible dans sa fausse apparence de translucidité. Certains visages sont si beaux qu’on leur donnerait un premier rôle s’il s’agissait de cinéma. D’autres hurlent de solitude, se crispent et, bouche ouverte, offrent la nuit qui les habite :  » J’aime quand on me demande l’heure, dit un Brésilien de 25 ans, cela fait presque une conversation.  »

 » De quel mal souffrez-vous ? » interroge le photographe.  » Quatre comprimés blancs et un vert par jour « , répond un jeune Cubain. Tout serait-il ainsi résumé, et la folie, cadenassée par drogues interposée et définition standard ? Pas sûr… La confrontation proposée par le musée Dr Guislain ouvre sur les pratiques planétaires û neuf pays sont visités û, récusant, du même coup, une psychiatrie qui ferait l’impasse sur la diversité des réponses culturelles. Ainsi, quelle différence y a-t-il en Afrique du Sud entre un homme déclaré schizophrène par la médecine occidentale et ce même malade, désigné par la tradition comme habité par l' » Amafafunyana « , la voix de ses ancêtres ? Qui pourra le mieux l’écouter ? L’exposition montre aussi que, aux côtés des réclusions pour raisons politiques (on ne les connaît que trop bien), d’autres facteurs sociaux peuvent être redoutables. Ainsi, les prostituées ou les boat people de retour au pays remplissent-ils les asiles albanais d’aujourd’hui. Enfin, il y a les proches, parents ou amis…  » L’asile est préférable à la famille « , déclare un interné cubain. Certains y trouvent le calme. Parfois même l’amour. Surtout comme à Cuba, en Côte d’Ivoire, en Albanie, au Brésil ou ailleurs, quand des initiatives inhabituelles voient le jour. Par exemple, celle du médecin italien Carlo Basaglia, qui offre aux internés des pioches et des masses afin de casser ce mur d’enceinte qui les privait de la plus belle des contraintes : la présence des autres. Ou à Geel, en Flandre, où, depuis toujours, on accueille chez soi le  » fou  » et son délire :  » Que voulez-vous dire aux gens de l’extérieur ? » demande l’un des photographes à Michael. Réponse :  » Qu’ils s’amusent comme je m’amuse. Vous n’avez pas une clope ? »

Guy Gilsoul

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