Au coeur de la littérature belge francophone

Barbara Witkowska Journaliste

La Belgique est née en 1830 mais dès 1815 y émerge une jeune littérature de langue française qui donnera des chefs-d’oeuvre signés De Coster, Maeterlinck et Verhaeren. A relire d’urgence, pour mieux comprendre l’histoire de notre pays.

Grand spécialiste de la littérature belge et auteur prolifique, Marc Quaghebeur dirige les Archives & Musée de la Littérature à Bruxelles. Son dernier ouvrage, le premier volume d’une série qui réunira cinq tomes portant le titre générique Histoire, forme et sens en littérature, s’appelle L’Engendrement.  » Dans ce premier volume qui couvre l’époque 1815-1914, commente l’auteur, je trace des liens entre faits socio-historiques et mythes collectifs qui conduiront à l’émergence d’une véritable littérature francophone, au sens moderne du terme. Je pose les bases d’un autre récit sur la Belgique. Un récit historique à partir de ce que la littérature révèle. Dans les années 1815-1830, beaucoup de choses se mettent en place qui expliquent la révolution et l’indépendance.  »

Le mythe du XVIe siècle

Tous les peuples plongent dans leur passé pour s’inventer leur mythe. En Belgique, l’élément fondateur du réseau mythique qui  » s’invente  » entre 1815 et 1830 est le Siècle d’or, autrement dit la splendeur bourguignonne du XVIe siècle dont Charles Quint est le symbole le plus éclatant et le plus emblématique. Ce nouveau système mythique rend compte de l’absence de langue propre et de langue unique et renvoie à la double dimension, germanique et latine, opérée par la Belgique. Il fait également émerger la figure du Belge, courageux et désintéressé,  » à l’âme noble et généreuse, mais pas prétentieuse « . Ce mythe du XVIe siècle, inventé par les Belges, propulse l’histoire des anciens Pays-Bas bourguignons sur la scène littéraire et en moins de cinquante ans on assiste à la naissance de plusieurs chefs-d’oeuvre qui se différencient de ceux de la France.  » La carnavalesque Légende d’Ulenspiegel de Charles De Coster n’est pas un roman historique tout en plongeant dans l’histoire du XVIe siècle, détaille Marc Quaghebeur. Maeterlinck questionne la langue et écrit en français le théâtre symboliste que Mallarmé a souhaité écrire et qu’il n’a pas écrit. Verhaeren dit le monde moderne dans des rythmes qui osent jouer de la langue française. Sa poésie est unique, il n’y a pas d’équivalent en France. Nous inventons la première littérature francophone avec pas un mais des chefs-d’oeuvre !  »

L’ouvrage de Marc Quaghebeur (quatre cents pages très denses) est un défi. Erudit et passionnant, il est à contre-courant d’un temps où l’on nous impose une vitesse supersonique à nos échanges, de préférence limitées à cent quarante caractères. Il demande du temps, de la disponibilité et de la concentration.  » C’est un livre savant et, en même temps, il interpelle car il parle d’autre chose, note l’auteur. Il pose des questions sur la Belgique, il parle de l’histoire d’un peuple qui a produit une littérature originale. J’explique le pourquoi et le comment. Cette littérature a eu un impact très profond sur les littératures européennes et aussi sur le théâtre. Il y a, en Belgique, un déficit de formation et d’information. Quand on a un minimum de conscience du passé, il est important de se rendre compte de ce qu’a été le XIXe siècle. Je pense qu’on n’est pas sorti du XIXe siècle. Si on ne lit pas De Coster, Maeterlinck et Verhaeren, on ne peut rien comprendre à l’histoire de la Belgique et on finit par voter Bart De Wever !  »

Histoire, forme et sens en littérature, tome 1 : L’engendrement (1815-1914), par Marc Quaghebeur, aux éditions P.I.E. Peter Lang, 436 p.

Barbara Witkowska

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