Au coeur de Jonasz

Une photo de lui enfant sur la pochette, des arrangements intimes: le nouveau Michel Jonasz,Où vont les rêves, se nourrit de la mélancolie de devenir grand sans perdre ses illusions

D’une certaine façon, le coeur de l’univers de Michel Jonasz est sa cuisine. Une pièce de taille moyenne, dans une très vieille maison parisienne près de la Bastille. C’est là qu’il fait bouillir des litres de thé en mangeant des céréales et des fruits secs. On remarque les biceps qui pointent sous le tee-shirt. On le lui dit. Il est un peu flatté, mais son égocentrisme confine plutôt au réalisme. « Il faut être en forme pour exprimer la mélancolie. Notre corps est notre outil de travail, rien d’extraordinaire là-dedans. La scène n’est pas seulement une dépense psychologique mais également physique. » Sur Où vont les rêves, l’auteur de Les Vacances au bord de la mer retrouve un peu sa veine de chanson blues des années 1970. Sur ce disque, pas d’effets orchestraux jazz pétaradants comme dans La Boîte de jazz, ni d’expérimentation électro comme sur le précédent Pôle Ouest, juste des musiques dépouillées interprétées en fusion avec trois instrumentistes. « Un disque est toujours le résultat de deux périodes: un travail de solitude et un passage à l’acte, en studio. Parfois, il n’y a pas d’adéquation idéale entre les deux. Ici, mon idée était de me retrouver en studio avec trois musiciens, de jouer toutes les prises en live sans que chacun puisse raccommoder sa partie s’il s’était planté. On pouvait, évidemment, refaire le morceau, mais tous ensemble. »

Sur cette base théorique, Jonasz embauche deux connaissances – le bassiste Etienne Mbappé, le batteur américain Steve Gadd – et un nouveau venu au piano, Lionel Fortin. « Je ne voulais pas que la rythmique soit anecdotique, tout en sachant que cette formule à quatre ne permet aucun rattrapage. J’ai engagé Steve Gadd – avec lequel j’avais enregistré et tourné il y a dix ans – parce que son jeu de batterie est… émouvant, ce qui est incroyablement dur. » Dans le lit de ses chansons sobres et sentimentales, Jonasz fait passer son art des mots. De titre en titre, le disque construit une sensation d’apesanteur: Terre, Doucement, Mélancolie, Je pense à elle tous les jours. « Je fais du tai-chi, et cela m’a appris que, quand je chante, il faut pouvoir compter sur l’appui des jambes tout en libérant sa voix. Pour être aérien, il faut être bien ancré. La pulsion rythmique est comme une vague qui relie toutes les chansons entre elles. J’aime quand on me dit que ce disque berce, parce que le rôle d’un disque, c’est de révéler quelque chose, en sommeil ou pas. »

Où vont les rêves, teinté de spleen, n’ôte pas l’idée que le travail de Jonasz est lié au plaisir: « Si la musique devient un devoir, c’est fini. Il y a de la joie dans la créativité, une euphorie. » En parlant de ces deux impressions qu’il mélange volontiers – tristesse et exubérance – Jonasz définit la culture juive qui baigne sa musique et sa vie. Sans être politiquement marqué – on pourrait le présumer « à gauche » -, il dit avoir été ému lorsqu’il a chanté en hébreu lors du 50e anniversaire de la création de l’Etat d’Israël. « Après, j’ai même pensé faire un disque de chants sacrés. Je m’étais fait une collection de vieux « cantors » qui me ramenaient à mon grand-père qui avait une magnifique voix de « hazan » (chantre juif). » Pour l’instant, Michel n’est pas encore passé à l’acte même si, au fond, le blues rejoint souvent la culture juive et sa cousine tsigane dans les mélodies suspendues de ses chansons, dans sa façon de chanter, de composer. C’est sans doute ce qui donne à Où vont les rêves son surplus de nostalgie et sa tendresse pour les amours qui durent ( Le Grand-Père). Conforté dans sa carrière par un public fidèle – il vend au moins 200 000 copies par disque et remplit toujours les salles de ses longues tournées -, Jonasz sait aussi que l’époque favorise les chanteurs Kleenex, produits, notamment, par le système de la « télé-réalité ». « Je n’irais pas à Star Academy, par exemple, parce que je ne veux pas faire des choses dans lesquelles je ne serais pas à l’aise. Aujourd’hui, j’ai le droit de choisir, c’est mon luxe ! Je pense qu’il faut un minimum d’authenticité dans le contenu. On est dans une époque difficile, comme si les événements mettaient la pression jusqu’à nous étouffer. Mais il faut peut-être qu’on étouffe pour trouver un autre déclic, pour retrouver autre chose. » Tai-chi ou enfance bercée de yiddish, blues et chanson: il y a quelque chose d’universellement touchant dans les rêves éveillés de Michel Jonasz. L’année prochaine, on devrait le retrouver en concert et dans le rôle d’un père de famille juive dans Le Tango Rashevski, de Sam Garbarski.

Philippe Cornet

CD Où vont les rêves, chez EMI.

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