Atome connection

Longtemps écarté, le risque de voir des terroristes fabriquer une  » bombe sale  » inquiète de plus en plus les instances internationales. D’autant que les trafics d’uranium et de matériaux radioactifs se multiplient, notamment en Europe de l’Est. Enquête sur le marché noir du nucléaire et ses menaces.

Le mystère reste entier sur les intentions des commanditaires de l’étrange vidéo saisie en novembre 2015 par la police belge. Le film, d’une dizaine d’heures, montre la maison du directeur général du Centre d’étude de l’énergie nucléaire de Mol (Belgique). Elle a été trouvée lors d’une perquisition menée chez l’épouse de Mohamed Bakkali. Ce dernier est soupçonné d’avoir fourni une aide logistique aux auteurs des attentats de Paris, le 13 novembre 2015. A en croire les enquêteurs, les terroristes comptaient prendre en otage la famille du physicien, afin qu’il dérobe des matériaux radioactifs dans son propre laboratoire. Objectif ? Confectionner une bombe sale.

C’est le cauchemar absolu des services de sécurité : un groupe terroriste parvient à mettre au point une bombe mêlant des explosifs et des substances radioactives et à la faire exploser dans un endroit peuplé. L’engin disperserait la radioactivité dans l’atmosphère, provoquant la panique et l’évacuation de la zone pendant plusieurs semaines.

Rien à voir, donc, avec une bombe atomique, dont la confection nécessite des moyens humains et financiers colossaux. Une  » bombe sale  » n’est pas une arme de destruction massive.  » Ses effets sont surtout psychologiques, car la radioactivité suscite une peur profonde, à la limite de l’irrationnel, explique un expert en sécurité nucléaire. Elle peut ensuite avoir des conséquences économiques lourdes, car le coût d’une décontamination se chiffrerait en millions d’euros, voire davantage.  »

Longtemps, ce scénario catastrophe a fait sourire les experts. On l’agitait comme un épouvantail sans que personne, au fond, ne le prenne au sérieux. Mais la menace terroriste a changé la donne.  » Le fait qu’il n’y ait jamais eu d’attaque utilisant des matériaux nucléaires ne doit pas nous aveugler, estime Yukiya Amano, directeur général de la très sérieuse Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Nous avons des preuves montrant que des groupes terroristes ont déjà essayé d’acquérir des matériaux nécessaires à l’élaboration d’une bombe sale.  »

Signe des temps, le sujet a été au coeur de la conférence organisée à la fin de janvier dernier à Lyon par Interpol, agence chargée de favoriser la coopération policière internationale. Durant trois jours, 270 spécialistes issus de 120 pays ont partagé leurs expériences… et leurs craintes.  » Les terroristes ont, depuis plusieurs années, la volonté d’acquérir les moyens technologiques et les compétences qui leur permettraient de commettre ce type d’attentats, confie Alan King, coordinateur de l’unité de prévention du terrorisme radiologique et nucléaire au sein d’Interpol. Or, le marché noir de l’atome est une réalité. Il existe des trafics illicites de substances nucléaires et radioactives. Le nombre d’affaires traitées n’est pas très élevé, mais il augmente.  » La menace a longtemps été sous-estimée, reconnaît un policier anonyme :  » On a souvent eu affaire à des Pieds Nickelés qui ne connaissaient rien au nucléaire et voulaient se faire facilement de l’argent en agitant la menace de l’atome. En Roumanie, par exemple, il y a une dizaine d’années, des trafiquants ont affirmé qu’ils détenaient 2 kilos de plutonium, une substance extrêmement toxique, et réclamaient 500 000 dollars. Toutes les polices d’Europe étaient sur les dents ! Quand nous les avons arrêtés, nous nous sommes rendu compte qu’ils ne possédaient que quelques échantillons d’uranium faiblement enrichi… Depuis cette époque, la situation a radicalement changé. Avec l’essor de l’organisation Etat islamique, la demande pour ces matériaux s’est accrue, et on voit apparaître des vendeurs qui recherchent activement ce type de clients.  »

Les stocks nucléaires ne font-ils pas l’objet d’une surveillance scrupuleuse ?  » Il est quasiment impossible de s’emparer de certaines matières fissiles,tel le plutonium, confirme un expert français, qui a mené toute sa carrière dans le nucléaire civil. Les sites nucléaires sont très bien protégés.  » Page Stoutland est moins catégorique :  » Il y a des failles « , soutient le vice-président de l’organisation NTI (Nuclear Threat Initiative), créée aux Etats-Unis en 2001 avec pour objectif de réduire les risques liés aux menaces nucléaires, chimiques et biologiques dans le monde. Les 31 mars et 1er avril prochains, cette organisation participera au grand sommet de Washington sur la sécurité nucléaire, organisé à l’initiative du président américain, Barack Obama, très impliqué dans ces sujets. Pour l’occasion, NTI a publié une étude sur la façon dont les grands Etats nucléaires se protégeaient contre cette menace. Les résultats ? Dans de nombreux pays,  » la vigilance s’est relâchée depuis deux ans « , affirme Page Stoutland. En cause, l’absence d’engagement politique, l’inertie bureaucratique et le manque de ressources financières, qui entraînent une dégradation du niveau de surveillance.  » Le risque de voir des personnes ayant accès à ces sites stratégiques voler ces matériaux s’est accru « , conclut-il. Plus grave : la quantité de substances nucléaires utilisées dans les centrales a augmenté de 70 % ces quinze dernières années, selon l’AIEA. Il y a donc de plus en plus de combustibles nucléaires et de déchets dans le monde, mais leur surveillance n’aurait pas suivi la même courbe. Et la crise économique favorise la corruption.

Une situation qui n’est pas sans rappeler l’effondrement de l’Union soviétique, au début des années 1990. Pour survivre, des techniciens russes vendent alors de l’uranium sous le manteau. Expert nucléaire au sein de Greenpeace, à Moscou, Vladimir Tchouprov a communiqué au Vif/L’Express la liste – impressionnante – des matières nucléaires volées dans des centrales russes à cette époque. Parmi celles-ci, 2 kilos d’uranium enrichi, dérobés dans l’Institut de physique et de technologie de Soukhoumi (Abkhazie), qui n’ont jamais été retrouvés… Combien de lots de ce type  » dorment  » encore dans des entrepôts, oubliés ou, pis encore, attendent le bon moment pour réapparaître sur le marché noir ? Depuis cette époque,  » la situation, en Russie, s’est largement améliorée, nuance Vladimir Tchouprov. Mais elle reste mauvaise dans certaines ex-Républiques soviétiques.  »

Des sources radioactives référencées partout, en principe

Inquiétant ? Oui, mais il y a pire. Car de nombreux appareils utilisent des sources radioactives, notamment dans les domaines de la médecine ou de la construction. Parmi elles, le cobalt 60, longtemps utilisé en radiothérapie, pour traiter les tumeurs cancéreuses. Ou le césium 137 ; dans un appareil de gammagraphie, il permet de mesurer, sur un chantier, la solidité d’une pile de pont ou la corrosion d’un tuyau enterré. En principe, ces sources radioactives sont, partout dans le monde, référencées de façon minutieuse par les services de l’Etat. C’est loin d’être le cas.  » Il est difficile de les surveiller, car elles sont mobiles, explique Jean-Marc Péres, directeur de l’expertise nucléaire de défense au sein de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire en France (IRSN). Et il y en a des dizaines de millions dans le monde !  » Il n’est donc pas rare qu’elles soient perdues… ou volées. Depuis 1993, l’AIEA a recensé plus de 1 150  » incidents  » de ce type sur la planète. Et la tendance est à la hausse, révèle un rapport de l’agence :  » Les engins qui contiennent des sources radioactives sont très prisés des criminels, qui peuvent les revendre à un bon prix.  »

La facilité des trafiquants à passer d’un pays à l’autre

Parmi la quinzaine de vols enregistrés en 2014, le braquage du Laboratoire de construction national, en juin, à Mexico, s’est soldé par la disparition de césium 137 – jamais retrouvé. Un mois plus tard, un stock d’iridium 192 a été subtilisé à Cardenas, dans le sud du pays.

Mais c’est en Europe qu’ont eu lieu les affaires les plus préoccupantes. Et plus particulièrement en Moldavie. Depuis 2010, quatre affaires ont éclaté dans cette ex-République soviétique, coincée entre la Roumanie et l’Ukraine (voir page 66).

Ce qui frappe, dans toutes ces histoires, c’est la facilité avec laquelle ces trafiquants passent d’un pays à l’autre. Schengen ou non, la frontière entre l’Ukraine et la Slovaquie est très poreuse, tout comme celle qui sépare la Moldavie de la Roumanie. Il suffit de se rendre en train d’un pays à l’autre pour le comprendre.  » Les contrôles sont légers, voire inexistants, concède un officier de police d’Europe de l’Est, qui veut garder l’anonymat. Il est impossible de repérer des matériaux radioactifs qui seraient cachés dans des bagages.  » Et les portiques de détection installés dans certaines gares ?  » Ils sont efficaces si le train roule à moins de 10 kilomètres/heure, ajoute-t-il. Il faut plus de 30 minutes pour « scanner » un convoi complet. Autant dire qu’ils ne sont pas tous contrôlés…  » En Roumanie, la situation s’est, un temps, améliorée.  » L’année où j’ai créé l’unité de lutte contre les menaces radioactives, nous avons traité cinq affaires de trafic « , raconte Adrian Baciu, ancien policier roumain, devenu cadre dans une petite société informatique, Intergraph. Lorsqu’il part à Interpol, quatre ans plus tard, pour s’occuper de terrorisme biologique, il n’y a plus trace de trafic d’uranium sur le sol roumain.  » Mes informateurs me disaient que les trafiquants d’uranium refusaient de venir à Bucarest parce que c’était devenu trop dangereux pour eux.  » Une situation qui n’a, malheureusement, pas duré. Selon une autre source policière, l’unité a été dissoute. Tout un savoir-faire, acquis notamment grâce aux financements américains, s’est perdu. La situation n’est guère meilleure dans les pays voisins. Aucun d’eux ne possède d’unité capable de traiter ces dossiers si spécifiques. Et ce n’est pas l’AIEA qui pourrait s’en charger : l’agence onusienne n’a aucun pouvoir d’ingérence dans les pays européens. Quand l’Europe se dotera-t-elle d’un vrai gendarme nucléaire ?

Par Charles Haquet, avec Iulia Badea-Guéritée et Alla Chevelkina (à Moscou)

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