Ars Musica change d’accent

Avec  » Chemin principal et chemin de traverse  » comme thème, tout est désormais permis pour le célèbre festival de musique contemporaine. Nouvelles tendances et nouveau directeur, Tino Haenen. Rencontre

Ars Musica, du 6 au 23 mars, au Flagey, ainsi que dans diverses salles à Bruxelles et dans le pays. Près de 50 concerts, rencontres, conférences, événements. Infos : 02-542 11 22 ; www.arsmusica.be

Pour sa quinzième édition, le festival Ars Musica se dote d’un nouveau directeur artistique, le sixième en titre si l’on intègre dans la succession les  » coordinateurs  » des débuts. Prenant le relais de Frank Madlener, passé de Ars Musica à Musica tout court, autre prestigieux festival de musique contemporaine établi à Strasbourg, Tino Haenen a donc présenté sa première saison. Etrange impression que de retrouver l’essence de ce qui fait Ars Musica depuis 1989, et de ne plus rien y reconnaître. L’euphorie verbale qui toujours entoura le festival d’un tourbillon quasi soûlant a fait place à la réserve et même au silence. Question de personnalité ? Nous avons rencontré Tino Haenen pour en savoir plus sur ce qui l’a conduit à accepter cette mission.

 » Le fait que je suis né à Cologne et que j’y ai vécu jusqu’à 18 ans n’est pas indifférent à ce qui m’arrive aujourd’hui. J’ai été élevé dans deux langues – l’allemand et le néerlandais – tout en parlant français avec mes compatriotes de la communauté belge en Allemagne. Cela m’a conduit naturellement, organiquement, à faire des études de langues – la philologie germanique, à la VUB -, mais j’avais déjà le virus de la musique « contemporaine ». Avant ça, j’écoutais du pop comme tout le monde, mais, un jour, j’ai entendu une pièce pour percussion de Stockhausen, et ça a été un choc. A partir de là, mon univers s’est élargi : Xenakis, d’abord, puis Wagner, puis les quatuors de Beethoven. A l’époque, je n’aimais pas les symphonies, j’étais attiré par les formes plus épurées, celles qui sollicitent sans submerger…  » En entrant à la VUB, Tino Haenen renoue avec ses origines et s’établit dans la Belgique de la fin des années 1970, moins ouverte et moins internationale qu’aujourd’hui. Etudes brillantes, service civil comme assistant de faculté et, déjà, entreprises nombreuses dans le domaine de la culture et de la musique, notamment une série Poésie/Cinéma et une série japonaise, très suivies l’une et l’autre.

 » De merveilleux débuts  »

De proche en proche, il est amené à côtoyer des professionnels de musique et d’opéra, effectue des traductions de livrets, de l’allemand vers le néerlandais, pour la Monnaie – le premier fut celui d’ Elektra, de Strauss ! – et, un beau jour, est approché par la firme de disques Virgin. Il accepte.  » Du lundi au jeudi, j’étais simple prof, à partir du vendredi, j’étais ôclassical manager » ! Ce furent de merveilleux débuts : je me donnais à fond dans quelque chose en quoi j’avais foi. Après la vente de Virgin à EMI, BMG est venu me chercher et j’ai encore dit oui, mais là, la schizophrénie m’a guetté et j’ai dû lâcher l’enseignement et les langues.  » Bien lui en prit puisque, peu de temps après, Tino Haenen reprenait la direction de la section musique du Singel, à Anvers – sans doute le plus grand centre culturel flamand du pays – où il resta sept ans.  » J’étais arrivé au terme d’une période symbolique lorsque Frank Madlener est venu me proposer la direction d’Ars Musica. J’ai fait mine de réfléchir, mais ma décision a été prise en douze secondes. Ars Musica, c’était revenir à mes premières amours, à Bruxelles, à Stockhausen, j’ai donc dit oui.  »

Accès à la tour d’ivoire

La question est aujourd’hui de savoir ce que Tino Haenen reprend de l’héritage d’Ars Musica, et ce qu’il veut introduire de neuf.  » J’ai envie de communiquer les raisons de mes choix artistiques sans me retrancher derrière un discours intellectualiste ou normatif. Il n’y a pas de mal à reconnaître qu’on aime certaines choses et je veux pouvoir en parler, témoigner de ce que telle ou telle musique signifie pour moi, en espérant que cela ouvre une question chez l’autre. Je ne souhaite pas me justifier avec d’immenses théories, mais exprimer sincèrement et à fond ce que j’éprouve. Pourquoi, par exemple, le Sixième Quatuor de Wolfgang Rihm me paraît-il être une £uvre fabuleuse ? Parce que, comme Mozart, Rihm y exprime une lutte déchirante, mais en même temps triomphale, avec la mort. Si je le ressens avec mes sens et avec mon esprit – idéalement, il faut les deux… -, j’ai envie de le communiquer.  »

Lors de la présentation d’Ars Musica, Tino Haenen avait cité certains noms peu connus, parmi lesquels celui du compositeur japonais Tashiro Hosokawa (résidant en Allemagne), présenté avec feu et, justement, émotion.

 » C’est vrai que j’aime entraîner le public dans la découverte. Si Ligeti compose un nouveau quatuor, tout le monde va se battre pour le faire jouer, ce n’est donc pas cela la mission première d’un festival comme le nôtre. En revanche, les Ligeti (au sens large…) de demain sont là, à portée de la main, et j’ai envie de les faire mieux connaître. Je pense à Benoît Mernier, que je considère comme un jeune compositeur qui a vraiment quelque chose à dire, chez qui se retrouve un mélange exceptionnel d’intelligence, d’émotion et de simplicité. Ou Fabrizio Cassol, Claude Ledoux, Jean-Luc Fafchamps… Cela dit, le compositeur a le droit de rester dans sa tour d’ivoire, mais ma place à moi n’est pas à ses côtés : je dois rester en bas, ouvrir la porte de la tour et permettre au public de monter.  »

Parmi les nouveautés d’Ars Musica façon Tino, l’arrivée du jazz,  » dont tout un courant appartient à la musique contemporaine la plus vivante et la plus authentique « . Dont acte. Quant aux autres courants à mettre en valeur :  » Je voudrais plus d’aventure, m’écarter des grandes écoles et aller à la découverte, ou à la redécouverte de secteurs marginaux, notamment la musique électronique, même si mettre cette musique en concert est toute une affaire quand on veut échapper aux dérives de l’expérimental ou du muséal… C’est dans ce même esprit de découverte que nous avons consacré un concert à une Pauline Oliveros, figure énigmatique pour la plupart des mélomanes, mais très proche des 16-20 ans… Ce qui m’intéresse par-dessus tout : donner une place aux compositeurs qui portent un regard particulier sur notre culture, notre façon d’être. C’est ce que j’ai aimé dans la musique de Hosokawa, qui interroge simultanément l’Orient et l’Occident, à travers la nature et le silence. A l’autre bout de la création, un James Clark – à qui nous avons passé commande -, britannique, 50 ans, totalement inconnu et génial, a inventé une musique forte, violente, entêtée, qui me touche tout autant.  »

 » Dans festival, j’entends ôfête », fête de l’existence, fête d’être en vie, poursuit Tino Haenen. A 20 ans, je n’allais pas au concert, j’écoutais des disques en fonction de mon humeur. En fréquentant les concerts, j’ai découvert qu’il s’y passait quelque chose de très intime et de très fort, un partage d’émotion où le corps de chacun intervient, sans devoir passer par les mots. Je pense que c’est là que se situe la ôtranscendance », s’il faut employer les grands mots, propre à la musique. Je voudrais que le festival soit un lieu où le train-train de la vie quotidienne soit interrompu par quelque chose d’essentiel, de totalement mobilisateur.  »

Soutenir la création musicale d’aujourd’hui, est-ce toujours une croisade ? Que dire au public – souvent frileux devant les formes nouvelles – pour le convaincre que cette musique est la sienne, et plus que celle de Vivaldi, par exemple ?  » Je fais le détour par la peinture : l’exposition Van Eyck de Bruges 2002 a connu un immense succès, mais qu’a-t-on vu ? Parce que les formes sont familières, on croit reconnaître un ange, ou le Christ, ou tel ou tel personnage de la Bible. Le véritable objet artistique n’en demeure pas moins mystérieux, autant qu’une toile de Rothko… »

Martine D.-Mergeay

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