Arlon : la confiance perdue

J e ne parviens pas à me départir de l’idée que le procès d’Arlon se déroule comme une campagne publicitaire dont je ne discerne pourtant pas l’objet, sauf à convaincre que de lourds secrets entoureraient l’affaire. C’est la thèse persistante d’aucuns, même si rien ne la conforte à ce stade. Le sentiment s’exprime aussi bien avec force que ces premières semaines d’audience n’ont rien apporté, si ce n’est de l’émotion dont l’affaire déborde.

Le procès est-il bien ou mal mené ? On serait tenté de dire qu’il ne l’est pas du tout, le président étant d’une longanimité qui confinerait à l’indifférence, comme s’il ne cessait de soupirer : oh ! et après tout, je m’en fiche ! De toute manière, et quoi qu’il advienne désormais, c’est une catastrophe pour l’institution. La surinformation est plus redoutable encore, aux assises, que le contraire. Comment exiger des jurés qu’ils n’oublient rien des débats quand il y faudrait une attention de chaque instant ? L’immense avantage du jury populaire dont je suis pour ma part indéfectivement partisan, est ou devait être la transparence. Dans les faits, c’est l’opacité qui ne cesse de gagner du terrain. On ne se demande plus qui est coupable ou innocent de quoi mais qui pourrait être coupable ou non, ouvrant ainsi un champ illimité d’hypothèses. Plus de sept ans après les faits, la question devient de savoir s’il ne faudrait pas sept ans encore pour tenter d’élucider cette cause !

C’était simple au départ. On avait retrouvé les cadavres de petites filles et de jeunes filles enlevées et délivré deux autres enfants que Marc Dutroux a violées. Que fallait-il de plus pour juger Marc Dutroux et son ex-épouse ? Il y a sept ans que les charges sont suffisantes pour le faire. Est-ce qu’on ne confond pas l’objet d’un procès pénal et celui d’une enquête policière ?

Tout le mal vient peut-être de ce que tout le monde a la parole, sorte d’idéal démocratique étonnamment pervers, car plus on en apprend, moins on sait. J’entends des journalistes et des humoristes opiner à la télévision : c’est la grande chienlit de la cacophonie. Tous prennent des airs, comme s’ils savaient ce qu’ils savent tandis qu’aucun ne sait rien.

Ainsi flanque-t-on l’instruction par terre. C’est la rançon, je le crains, d’une nouvelle manière de juger en donnant la parole à tout le monde, en jouant sur l’émotion. Il n’est pourtant pas sans péril qu’un chirurgien se mette à pleurer en constatant l’état de son patient. Le c£ur est mauvais juge et c’est néanmoins lui qui domine les débats d’Arlon. On juge en place publique comme hier on lynchait… Je sais trop que la justice n’est pas et ne saurait être du ressort des sciences qu’on dit humaines, par une flatteuse imposture a-t-on fait remarquer. Deux et deux n’y font pas quatre, et tous les  » oui « , tous les  » non  » peuvent s’assortir d’un  » mais « . Il y a pourtant des méthodes qui consistent en des manières de dire les choses suivant quelques principes et dans un certain ordre. Je n’en vois rien à Arlon où tout semble se dérouler au petit bonheur la chance, comme si chacun, et singulièrement le président, avait pour but premier de ne couper la parole à personne, tandis que ce devrait être son devoir, le cas échéant. On n’aura jamais vu un président d’assises aussi patient, aussi peu soucieux du fait que les débats partent dans tous les sens. Le vedettariat de plusieurs avocats n’arrange rien et je reste stupéfait qu’à l’issue de chaque audience ils se prêtent complaisamment à des conférences de presse, car c’est à la télévision et nulle part ailleurs qu’on semble avoir décidé de juger.

Mon rôle ne consiste pas à donner de bons ou de mauvais points à tous ces ténors du barreau, mais à rapporter ce qui s’est dit. Comment y parvenir cependant quand les propos tenus, les dépositions de témoins, les mille et une péripéties du procès vont dans tous les sens alors qu’il était si simple de constater que des jeunes filles sont mortes chez Marc Dutroux et chez son ex-épouse. A force d’incohérence quasi organisée, tout au moins tolérée, comment n’en pas venir à perdre confiance, cette confiance sans laquelle la justice n’est rien ?

Mais peut-être le procès vient-il de commencer vraiment avec les témoignages de deux survivantes de l’horreur ?

Philippe Toussaint, rédacteur en chef du Journal des procès

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