Après Mugabe, le désert

D’ici au printemps, plus de la moitié des Zimbabwéens auront besoin d’aide alimentaire. C’est la conséquence d’une année de sécheresse, couplée à une réforme agraire expéditive, qui a provoqué le départ de 87 % des fermiers blancsDe notre envoyée spéciale

De notre envoyée spéciale

Catherine Kabell-Dawans a servi une tasse de thé avant de refermer la porte, selon un vieux rite tibétain, pour signifier qu’elle reviendra. Revenir un jour dans sa ferme du nord du Zimbabwe, c’est ce qu’elle espère le plus au monde. « C’est un paradis de calme et de beauté », confie cette Bruxelloise, tombée amoureuse du pays lors d’un voyage touristique il y a dix ans. En 1996, elle a épousé Peter, un Zimbabwéen blanc d’Harare (la capitale) qui venait d’acquérir une plantation de tabac. « J’y ai vécu six ans comme un oiseau libre, s’exclame-t-elle. Je n’ai pas envie de retourner dans une cage ! » Mais pourquoi partir ? Grâce à l’intervention de l’ambassade de Belgique à Harare, la ferme des Kabell a été rayée de la liste des 4 000 exploitations appartenant à des agriculteurs blancs – sur 4 500 -, expropriées en trois ans pour être attribuées aux Noirs. Deux autres fermiers belges poursuivent d’ailleurs leur activité. « Pour nous, la situation était devenue intenable, raconte Peter. Depuis août 2001, nos terres sont occupées illégalement par 35 familles de « squatters ». Même pour nourrir mes 300 vaches, je devais négocier le droit de couper du foin et je n’avais plus accès à mes champs. De toute façon, le tabac n’est plus rentable, le prix d’achat, fixé par le gouvernement, est bien trop bas. Or je ne peux rien cultiver d’autre sur mes terres, qui sont peu fertiles. »

Après bien des hésitations, le coeur serré, Catherine et Peter ont décidé d’arrêter les frais : ils ont licencié 51 ouvriers agricoles et bradé leurs vaches. « Nous avons gardé 4 employés et maintenu le pompage de l’eau, ajoute Peter. Nous ne voulons pas abandonner notre ferme mais, en attendant, il faut trouver autre chose. » Beaucoup de fermiers blancs se sont repliés sur Harare. D’autres ont décidé de refaire leur vie dans les pays voisins, au Mozambique et en Zambie, qui les accueillent à bras ouverts, voire en Nouvelle-Zélande et en Australie. Peter et Catherine ont également l’intention de prospecter dans ces pays, mais ils s’accrochent encore à l’espoir, ténu, que le président, Robert Mugabe, 78 ans, retrouvera enfin la raison.

La réforme agraire était, certes, nécessaire : à eux seuls, les 4 500 fermiers blancs possédaient presque autant de terres que 6,5 millions de petits paysans noirs et, ils monopolisaient les plus fertiles. Mais le gouvernement a choisi la voix expéditive : sur 15 millions d’hectares appartenant à des Blancs, 14,6 millions ont été saisis d’autorité, sans compensations financières. Il est vrai cependant que, depuis 1997, le Royaume-Uni refuse d’accorder les aides promises au lendemain de l’indépendance, en 1980. La réforme, combinée avec une année de sécheresse, a, en tout cas, des conséquences catastrophiques : en décembre, le Programme alimentaire mondial (PAM) a dû porter secours à plus de 3,5 millions de Zimbabwéens, soit un quart de la population. L’agence des Nations unies estime qu’en mars prochain 6,7 millions de Zimbabwéens auront besoin de l’aide alimentaire du PAM !

Comment expliquer une telle déroute ? La plupart des fermes « commerciales », qui appartenaient hier aux Blancs, sont désormais sous-exploitées. Les meilleures terres ont été offertes à des politiciens, des militaires et des proches de Mugabe (y compris sa soeur et sa seconde épouse, Grace, de quarante ans sa cadette), qui se contentent d’y passer le week-end. Le gouvernement affirme, de son côté, que 370 000 petits paysans ont reçu des terres. Mais, comme l’a reconnu récemment Mugabe, « il y a une pénurie générale de semences, de fertilisants et de tracteurs ». Rien n’incite d’ailleurs les paysans à produire des surplus, tant les prix d’achat des céréales et du tabac, dont le commerce est un monopole d’Etat, sont dérisoires. Ainsi, la production de tabac, principale recette à l’exportation, devrait chuter à 60000 tonnes cette année, contre 200 000 il y a deux ans. Endetté jusqu’au cou par son intervention militaire dans la guerre au Congo, le gouvernement manque cruellement de devises pour faire face aux besoins d’importation. Le Zimbabwe vit désormais dans un état de pénurie permanente et d’hyper-inflation (175 %). Les Zimbabwéens font aujourd’hui la queue pour acheter du pain, du lait, du sucre, de l’huile, de la viande et de même de l’essence. A la veille des vacances de Noël, les rues d’Harare étaient encombrées de voitures tombées en panne, faute de carburant. « La plupart des familles pauvres doivent se contenter d’un repas par jour, rapporte le PAM. Beaucoup d’enfants arrivent à l’école le ventre vide. Il arrive très fréquemment qu’ils s’évanouissent en classe et ils sont nombreux à ne plus s’y rendre. » Un comble dans ce pays où le taux de scolarisation très élevé était l’une des grandes réussites de l’après-indépendance !

Et pourtant, rien ne paraît menacer la survie du régime de Robert Mugabe. Au contraire, le maître d’Harare a même renforcé son pouvoir, qui semblait menacé, un moment, par la popularité grandissante de Morgan Tsvangirai. Le leader du Mouvement pour le changement démocratique (MDC), principal parti de l’opposition, a été battu, en mars dernier, lors d’une élection présidentielle entachée de violence et d’irrégularités. La réforme agraire a permis à Mugabe d’expulser les fermiers blancs, principaux bailleurs de fonds de l’opposition, et de priver d’emploi les 300 000 ouvriers agricoles, qui votaient pour le MDC. La disette lui offre à présent un nouveau moyen de « punir » les opposants. « Les vétérans de la guerre d’indépendance ont pris le contrôle des stocks de maïs importé par le gouvernement, témoigne Abednico Bhebhe, député du MDC de Nkayi, dans le sud du pays. Ils escortent les camions vers les centres de distribution et s’assurent que les partisans du MDC ne reçoivent rien. » Avec beaucoup de cynisme, Didymys Mutasa, le secrétaire à l’organisation de la Zanu-PF, le parti au pouvoir, ne déclarait-il pas, en août dernier, que le Zimbabwe « se porterait mieux s’il n’y avait que 6 millions d’habitants, juste nos gens qui soutiennent la lutte de libération »?

En novembre, les Etats-Unis et l’Union européenne ont dénoncé l’usage de l’aide alimentaire comme arme politique. Washington a même menacé de prendre des mesures « empiétant sur la souveraineté du Zimbabwe », sans préciser lesquelles. « La politisation des secours distribués par le gouvernement est un problème que l’on prend très au sérieux, confie au Vif/L’Express Gawaher Atif, directrice adjointe du PAM à Harare. Dans le cas de l’aide internationale, que nous distribuons nous-mêmes ou via des ONG, je peux vous assurer que nous ne tolérons aucune politisation. » Le PAM peut-il intervenir pour secourir les communautés ou les familles d’opposants, privées d’aide ? « Nous devons suivre des critères très stricts. Nous aidons uniquement les plus vulnérables dans les zones rurales comme les chômeurs, les orphelins ou les gens atteints du sida ( NDLR: 2,3 millions de Zimbabwéens sont séropositifs). Cela suscite parfois de l’incompréhension chez les autres. Mais nous n’avons même pas assez d’aide pour secourir les plus vulnérables : il nous manque un tiers des quantités nécessaires pour répondre aux besoins jusqu’à la prochaine récolte. S’il ne pleut pas cette année, la situation deviendra catastrophique. »

Depuis des mois, le PAM s’efforce, sans succès, de convaincre le gouvernement zimbabwéen d’autoriser les opérateurs privés à importer des céréales. « Il reconnaît qu’il y a une crise. Mais, dans les faits, rien ne bouge », déplore la responsable du PAM. A croire que les autorités cherchent sciemment à entretenir la disette… .

Début décembre, lors du congrès de la Zanu-PF, Robert Mugabe a tout de même reconnu que la réforme agraire n’allait pas sans poser problèmes. Mais, comme à son habitude, il s’est surtout complu dans une longue diatribe contre les fermiers blancs et leur mentor supposé, le Premier ministre britannique Tony Blair : « Les Rhodésiens devraient aller en Rhodésie ( NDLR: le nom du Zimbabwe avant l’indépendance). Je ne sais pas où cela se trouve. Blair leur montrera où se trouve la Rhodésie. » Prêt à tout pour se maintenir au pouvoir, Mugabe semble, pour sa part, plutôt soucieux de conduire le Zimbabwe aux enfers.

Valérie Hirsch, ,

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