Anar ou stratège?

Guy Gilsoul Journaliste

Qui est donc Angel Vergara qui, à 47 ans, représente cette année la Communauté française à la Biennale de Venise ? Rencontre.

Bruxellois pur et dur, crâne lisse et sourire provocateur, Angel Vergara s’est fait un nom à la fin des années 1980 en se présentant sous l’allure d’un fantôme.  » Straatman « , sous le tissu protecteur, dessinait, à même le sol, la vie de la rue. Mais comment en était-il arrivé là ? Que s’est-il passé depuis ces premières performances ? Et que compte-t-il aujourd’hui offrir aux visiteurs de la Biennale ?

Le Vif/ L’Express : Votre passage par les humanités artistiques a laissé le souvenir d’un étudiant plutôt potache, turbulent, voire provocateur.

Angel Vergara : Les locaux étaient situés au-dessus d’un bureau de chômage en plein c£ur du quartier Sainte-Catherine. On était donc immergés dans la réalité des gens de la rue et ce fut pour moi sans doute plus important que l’apprentissage assez conventionnel du dessin. Je me souviens quand même qu’à l’occasion d’un travail pour le cours d’histoire de l’art sur la période de Weimar, j’ai été amené à construire un récit en mêlant le son, les paroles, les images d’époque et du présent. Une méthode que je reprendrai plus tard avec mes vidéos.

Au sortir de la rhéto, vous ne savez où poursuivre votre cursus.

Jusqu’au moment où, dans un café, un copain m’a parlé d’une école où on apprenait à dessiner des carrés. L’idée me paraissait étrange et je me suis donc inscrit à l’Erg quelques jours plus tard. Sans le savoir, je mettais les pieds dans un extraordinaire laboratoire d’idées. C’est là que j’ai rencontré l’art contemporain. Depuis sa naissance avec les Happenings de Kaprow jusqu’aux travaux de l’Allemand Beuys, du Français Filliou ou encore de notre Marcel Broodthaers dont je me sentis aussitôt très proche. En fait, le programme incluait des matières telles que la sémiologie, la sociologie, la psychologie, la littérature ou la philosophie.

Cet enseignement, bien ancré dans les nouvelles perspectives de l’art conceptuel, faisait aussi la part belle à l’information sur les stratégies de communication et les réseaux de diffusion de ces nouvelles formes d’art. Est-ce un hasard si vos premières performances se déroulent plutôt en Flandre ?

A l’époque, mis à part l’Espace 251 Nord à Liège, il n’existe aucune structure en Wallonie alors que la Flandre possède déjà le Muhka à Anvers et le Smak à Gand. Idem pour les galeries. Mais le  » Straatman  » s’installe aussi à Bruxelles, à Paris et en Allemagne. En 1988, je m’invite à la Biennale de Venise où, délogé manu militari, je cherche refuge dans le pavillon américain.

D’où vient l’idée du  » Straatman  » ?

Peut-être du drap noir sous lequel le photographe captait le monde en direct. Peut-être aussi du célèbre tableau de Courbet L’Atelier du peintre. Pour deux raisons. On y voit, du côté droit, une série de portraits d’artistes, écrivains et penseurs à la pointe de la contestation. De l’autre, la pauvreté. Au centre, l’artiste, face à son chevalet, peint un paysage. Je ressens très fort ce paradoxe de l’artiste qui, tout en se voulant proche du peuple (je n’oublie pas mes racines d’immigré espagnol et je les revendique), fréquente la gauche caviar. La seconde raison tient au thème de l’atelier lui-même qui, avec Courbet, quitte le domaine enchanté de la tour d’ivoire pour rejoindre celui d’un lieu sans éclat mais vivant de la présence des gens.

D’où l’idée de cet atelier somme toute portatif et nomade, qui se plante pour quelques minutes ou quelques heures en des lieux très divers mais toujours habités par la vie citadine où s’entremêlent, donc, le hasard offert par les gens et votre imaginaire ?

Exactement. Cette importance de la participation des gens à mon travail va se concrétiser dans une exposition à Anvers d’abord en 1990, à Bruxelles (chez la fille de Marcel Broodthaers) où je transforme les galeries d’art en véritables cafés où l’on boit et on discute. J’aime l’idée de recréer le réel à partir d’une fiction. Dans le  » café « , je parle avec les gens, je sers les boissons, je dessine, je prends des notes, parfois en  » straatman « , parfois à visage découvert. Il ne s’agit pas d’une performance qui ne durerait que le soir du vernissage et pas davantage d’un décor à regarder. On y vient pour commander un verre. C’est un vrai bistrot populaire même si je propose des boissons identiques à des prix différents en fonction du type de contrat économique de la transaction.

Le succès de ce type de manifestation vous amènera même un jour à créer votre propre monnaie.

Oui, en 1995, pendant quinze jours dans un petit village frontalier des Ardennes françaises, il fut possible d’échanger le franc français en  » nanard  » qui faisait office de vraie monnaie dans les commerces, les banques et la poste locale. Et ce fut un succès. Il paraît qu’aujourd’hui encore, dans ce lieu hier habité par l’esprit de contrebande, des  » nanards  » circulent toujours.

Pourtant, vous allez revenir au Straatman et même inventer d’autres personnages comme le  » Vlaamseblack  » et même endosser l’apparence du roi.

En fait, mes  » cafés  » avaient de plus en plus de succès. D’un autre côté se développaient un peu partout de nouvelles formes d’interventions artistiques (l’art relationnel) qui faisaient participer le public. Face à ces deux menaces, le socioculturel d’un côté, le spectacle muséal branché, de l’autre, j’ai précisé mes intuitions en inventant ces personnages qui, tous deux, manifestent le sentiment de l’exclu, de l’étranger qui regrette de ne pas être comme les autres.

Vous leur faites dire :  » Je voudrais être comme vous, une oeuvre d’art.  » Pouvez-vous expliquer ?

Ce sont les grandes leçons de Kaprow puis de Beuys ou de Filliou. La véritable création n’est pas là où on la croit, détenue par quelques-uns, les artistes. Elle vit dans la rue, spontanée, populaire. L’artiste aimerait être dans cette veine-là mais il est toujours formaté comme le sont les créations du roi ou du Vlaamseblack.

Mais vous alors, quel est votre rôle ?

Mon travail relève moins de la création que de l’invention de méthodes qui mettent en route un mécanisme. C’est déjà ce que proposait Duchamp, des machines à penser.

D’où aussi, le passage à la vidéo ?

Je vais réunir les moments de performances et le cinéma. Je filme mes actions, la rue, les gens puis j’opère des collages entre toutes ces images que je re-projette sur écran en y introduisant des citations de films de Pasolini, par exemple.

C’est à l’invitation de Michel François, un de vos condisciples à l’Erg, que vous métamorphosez Straatman en la seule présence d’une main :  » El Pintor  » est né.

Oui, cette main, la mienne, peint sur des images qui sont filmées. Elle simule la peinture mais, au fur et à mesure, efface l’image. Au départ, ce sont surtout des portraits que El Pintor couvre de ses couleurs.

La même méthode s’amplifie dans le projet de la Biennale de Venise. Mais là, vous combinez l’idée du  » Feuilleton télé  » qui accumule des histoires chaque fois différentes avec des acteurs souvent semblables (en réalité, les événements politiques, catastrophes et faits divers) et celle, venue d’une tradition qui remonte à Bruegel, des  » sept péchés capitaux « .

Oui, un peu à la manière de la série des  » Experts « . Cela se présente en colonnes dans lesquelles s’additionnent les images connues issues du feuilleton des actualités et que la main va peu à peu attaquer au profit du silence de la seule gestualité picturale.

Angel Vergara. Venise, Biennale. Pavillon belge. Du 4 juin au 27 novembre. www.labiennale.org

GUY GILSOUL

Je ressens très fort ce paradoxe de l’artiste

qui tout en se voulant proche du peuple fréquente

la gauche caviar

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