Alerte à la Cocaïne

Les Colombiens ciblent l’Europe. Avec l’aide active de la Mafia calabraise. Et le  » marché  » s’étend : un public plus large se risque à consommer la poudre blanche. C’est aussi le cas en Belgique.

Pour Wilber Alirio Varela, alias  » El Viejo  » (le vieux),  » El Negro  » (le noir) ou  » Jabon  » (savon), 2008 ne restera pas une bonne année. Son corps a été découvert criblé de balles, à la fin de janvier, dans un luxueux bungalow d’une résidence de tourisme nichée au c£ur des montagnes qui cernent Mérida. Cette ville des Andes vénézuéliennes a beau disposer du plus haut téléphérique du monde (4 765 mètres), Wilber Alirio Varela, prince de la cocaïne colombienne, n’y séjournait pas en touriste. Il était venu pour se cacher. Peine perdue : il est mort, sans doute abattu par ses propres gardes du corps…

Depuis 2003, ce narcotrafiquant était en guerre contre l’un de ses ex-associés : Diego Montoya, alias  » Don Diego « , arrêté par les militaires en septembre 2007, alors qu’il tentait de se cacher, en sous-vêtements, dans les buissons de sa riche hacienda du sud-ouest de la Colombie. Repéré à la suite d’une dénonciation, il est désormais sur le point d’être extradé vers les Etats-Unis, qui offraient 5 millions de dollars pour sa capture, et la même somme pour celle de son rival.

Un parrain assassiné, un autre fait prisonnier… Le cartel du Norte del Valle (Ouest colombien), qui a supplanté ceux de Medellin et de Cali dans la  » hiérarchie  » locale, traverse une mauvaise passe. Mais les choix stratégiques que ses chefs ont faits ces dernières années n’en demeurent pas moins décisifs. Avec leurs associés guérilleros des Farc (le mouvement révolutionnaire qui détient Ingrid Betancourt en otage), ils se sont démarqués de leurs prédécesseurs. Pour le grand malheur du reste du monde.

En leur temps, les cartels de Cali et de Medellin limitaient en effet leurs ambitions  » commerciales  » au territoire américain.  » Don Diego  » et  » El Viejo  » ont ouvert, eux, une route vers l’Europe. On leur doit l’arrivée massive de cette drogue sur le Vieux Continent. De l’Espagne à l’Italie, du Royaume-Uni à la Belgique, aucun pays n’y échappe. La baisse du prix du gramme a des conséquences directes : la cocaïne ( » CC « , comme la surnomment les initiés) touche un public de plus en plus large, bien au-delà des consommateurs issus du show-biz.

Le port d’Anvers en vedette américaine

Présentée par un rapport du Département d’Etat américain comme un  » point de transit crucial  » pour les drogues illicites, la Belgique est touchée par ce phénomène, mais pas dans les proportions décrites par les Américains. Ceux-ci évoquaient un transit de 60 tonnes de cocaïne et de 30 tonnes d’héroïne par an.

 » En 2007, la police fédérale et les douanes ont saisi 2 470 kilos de cocaïne, dont 639 kilos à Zaventem, déclare le commissaire Emmanuel De Smet, du « service central drogues » de la police fédérale. Transit ne veut pas dire nécessairement consommation. La cocaïne saisie en Belgique était destinée, pour une partie, à l’étranger.  » La police fédérale estime que 16 tonnes de cocaïne passent annuellement par le port d’Anvers.

A l’origine de ce changement de cap, la saturation du marché américain : depuis les années 2000, trop de tonnes de  » coke  » y alimentent environ 14 millions de consommateurs, au point de ne plus offrir aux  » investisseurs  » colombiens de hausse des profits. D’où la prospection de nouveaux  » marchés « . L’Europe sera l’eldorado. Pour parvenir à ses fins, le cartel a su faire preuve d’imagination et étudier au mieux la géographie. Par ses frontières maritimes, l’Europe reste en effet plus difficile d’accès que les Etats-Unis, où la mafia mexicaine organise depuis longtemps l’importation et la distribution des envois des cousins colombiens. Pour rallier le Vieux Continent, il y avait bien la route des Caraïbes, mais elle paraissait de moins en moins fiable. Trop fréquentée, trop surveillée. Restait l’Afrique.

Les narcotrafiquants y ont organisé les bases arrière des réseaux destinés à fournir l’Europe. L’ouest du continent noir représente en effet le point le plus proche, par bateau, du Venezuela et du Brésil, d’où la drogue est généralement embarquée, comme l’indique Denis Destrebecq, spécialiste des questions criminelles pour l’Organisation des Nations unies (ONU), dans un rapport publié en décembre 2007. La voie maritime qui relie les continents, située à environ 10 degrés de latitude nord, a donc été baptisée, par les marins chargés de sa surveillance,  » autoroute 10 « .

Ces filières africaines, bien en place, menacent de déstabiliser la fragile économie de la région. L’enquêteur de l’ONU note ainsi que  » les pays de l’Afrique de l’Ouest fournissent un environnement favorable aux trafiquants à cause d’une corruption largement répandue « . La puissance financière des cartels leur permet d’acheter des complicités au plus haut niveau. En 2007, 600 kilos de cocaïne ont été interceptés dans une voiture conduite par des militaires, en Guinée-Bissau…

Nombre de gouvernements de la côte atlantique n’ont pas la capacité de contrôler leur territoire ni d’y exercer de simples pouvoirs de douane ou de police. Difficile, donc, pour eux, de surveiller la noria de bateaux de pêche et de caboteurs venus décharger leur cargaison dans les eaux africaines.

Ces  » bateaux mères « , dans le jargon des trafiquants, distribuent les kilos de cocaïne à de plus petites embarcations, les  » bateaux filles « , chargées d’acheminer ensuite la livraison vers des plages désertes et des villages isolés où la drogue est stockée en attendant une nouvelle étape. Quelquefois, l’opération échoue, comme l’illustre la saisie du 27 juin 2007 sur une plage de M’bour (Sénégal). Quelque 1,2 tonne de poudre blanche avait alors été récupérée par des gendarmes sénégalais, tandis que d’autres pêches miraculeuses étaient signalées en Mauritanie (1,5 t), au Cap-Vert (0,5 t), au Bénin (0,4 t).

De véritables opérations militaires

Certaines saisies nécessitent en revanche de véritables opérations militaires. C’est ainsi que le 7 février, au large de la Guinée-Bissau, le Junior, bâtiment battant pavillon panaméen, a été arraisonné par des commandos de la marine française, qui ont évité de justesse que la cargaison ne soit passée par-dessus bord. L’équipage avait pourtant tout prévu : en cas d’alerte, les 107 ballots contenant chacun 30 kilos de poudre devaient tomber à l’eau, éjectés par un ingénieux système de palettes reliées à des poulies, ce qui devait permettre de les récupérer par la suite.

Huit jours plus tôt, le 29 janvier, la marine française s’était emparée de 2,5 tonnes de cocaïne après avoir immobilisé un bateau de pêche, le Blue Atlantic, au large du Liberia. Cette fois encore, la drogue était destinée au marché européen. Tout cela démontre qu’un pont maritime s’est mis en place entre l’Afrique et le sud de l’Europe, essentiellement l’Espagne et, désormais, le Portugal, dont les ports – bien plus que celui d’Anvers – sont mis sous pression.

Si l’itinéraire par l’Atlantique reste prisé, il n’est pas le seul à être utilisé par les trafiquants, chaque pays d’Afrique ayant, en quelque sorte, sa  » spécialité « . Guinée-Bissau, Sénégal, Bénin et Nigeria ne sont parfois que des lieux d’arrivée et de transit. C’est aussi de là que se perpétue le classique passage de la drogue in corpore : en clair, elle est ingérée sous forme de boulettes par des passeurs (des  » mules « ), qui empruntent ensuite les lignes aériennes classiques. Depuis 2004, l’aéroport de Zaventem fait l’objet d’une surveillance permanente : en 2007, 145 passeurs y ont été interceptés (contre 190 en 2006 et 105 en 2005). En juillet 2007, une Cap-Verdienne a été arrêtée avec plus de 5 kilos de coke provenant de Gambie.

La Mafia calabraise au c£ur des trafics

La drogue peut aussi être acheminée vers l’Europe par des filières ayant les côtes marocaine ou algérienne comme points de départ. La traversée de la Méditerranée s’effectue alors en bateau ultrarapide, le go fast. Ces méthodes modernes avaient été préalablement rodées avec le trafic de cannabis.

Qu’en est-il de la réception en Europe ? Avant d’envoyer leurs tonnes de poudre à l’assaut du marché européen, les Sud-Américains ont pris soin de se faire de nouveaux alliés sur les lieux de destination, afin de faciliter l’acheminement de la drogue. Certes, ils traitaient déjà avec les Siciliens. Mais, pour le cartel du Norte del Valle, il était temps de chercher des partenaires plus fiables, moins touchés par le phénomène des  » repentis « . Ces associés, ils les ont dénichés dans le sud de l’Italie, auprès de la Ndrangheta, la Mafia calabraise. Cette organisation, qui a pris un essor considérable dans les années 1990, repose sur un peu plus de 150 clans familiaux ( cosche). Par la force des liens du sang, les Calabrais sont réputés imperméables aux offres policières tout en se montrant impitoyables. Les jeunes générations de mafieux calabrais ont élargi leur champ d’action à l’immobilier, aux travaux publics, au racket, à l’usure…

Leur influence s’étend désormais à toute l’Europe et, en particulier, à l’Espagne et à l’Allemagne. Forts de ces réseaux, les Calabrais ont fini par avoir la haute main sur le contrôle de l’importation de la cocaïne. A eux de sécuriser les arrivées, de revendre la poudre à d’autres grossistes et de veiller au paiement des achats. De quoi générer un revenu annuel estimé par les spécialistes du crime organisé à 40 milliards d’euros. Et le flux de  » marchandise  » n’est sans doute pas près de s’arrêter. Les deux parrains colombiens éliminés ont déjà été remplacés, selon la police américaine antidrogue. Leurs successeurs s’appellent Gilmer Humberto Quintero, alias  » Cabezon  » (têtu), et Jaime Umberto Palomino, dit  » Piernas locas  » (jambes folles).

Laurent Chabrun et Thomas Saintourens, avec Marie-Cécile Royen

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