Agressions sexuelles Toujours trop de silences…

Viol, inceste, pédophilie… Pour lutter contre les abus sexuels, le droit et la justice sont devenus plus sévères. Mais les moyens ne suivent pas toujours. A la veille d’un congrès international à Bruxelles, Le Vif/L’Express fait le point sur l’une des réalités les plus inavouées de notre société

(1) Renseignements : 02-223 36 99

Peut-on vraiment se remettre d’un viol ? Est-il possible de retisser des liens familiaux après un inceste ? Comment éviter les récidives ?

Qu’ils défraient la chronique ou restent tapis dans l’ombre du non-dit et des douleurs enfouies, les abus sexuels posent d’innombrables questions auxquelles, malgré une réelle prise de conscience, il reste bien difficile de répondre aujourd’hui avec efficacité. La diversité des situations n’y est pas étrangère :  » Toutes les histoires d’abus sont singulières « , prévient Anne-Françoise Dahin, psychologue au Service des victimes à Bruxelles. Mais il y a aussi, encore, toujours, le poids du secret à porter :  » Parmi les femmes qui s’expriment dans nos groupes de paroles, poursuit la psy, certaines ont réussi à décrocher un job, se sont mariées, ont des enfants, et tout un entourage qui ne sait rien du viol subi. L’une d’entre elles travaille même dans l’entreprise familiale, avec son père incestueux, sans avoir jamais osé lui reparler de l’agression. Tant que l’abus n’est pas dit, on peut toujours croire qu’il ne s’est pas produit.  »

Silences, peurs, blessures : rien n’aurait-il changé huit ans après la découverte de l’affaire Dutroux qui, par le biais d’un fait divers horrible, allait focaliser l’attention, comme jamais auparavant, sur le phénomène de la prédation sexuelle ? Le deuxième congrès international francophone sur l’agression sexuelle, qui donnera la parole à plus de deux cents experts, du 7 au 9 mai prochain, à Bruxelles, permettra en tout cas de faire le point (1).

En Belgique, les premières législations relatives à la lutte contre la pornographie enfantine et les abus sexuels sur les mineurs remontent au printemps 1995. Un an auparavant, Claude Lelièvre, délégué général aux droits de l’enfant, et Marie-France Botte, qui luttait contre la prostitution enfantine dans le tiers-monde, avaient rassemblé 380 000 signatures au bas d’une pétition qui demandait à traduire, dans la législation belge, l’article 34 de la Convention internationale des droits de l’enfant portant sur la protection des plus jeunes face à toute exploitation sexuelle.  » Si la Convention date de 1989, rappelle le Pr Marc Preumont (ULB), président du congrès, l’intérêt croissant pour les agressions sexuelles a, en réalité, marqué tout le dernier quart du xxe siècle. Cela a commencé avec les revendications féministes en faveur d’une plus grande égalité entre les sexes.  »

Si les choses ne bougent pas assez vite, elles n’en avancent pas moins. Lors de la première édition du Congrès international francophone sur l’agression sexuelle, à Québec, en 2001, Preumont avait comparé les législations nationales. Son constat ?  » La plupart des pays réservent désormais un régime juridique particulier aux infractions à caractère sexuel, dont on avait eu tendance jadis à minimiser la gravité. Ce ne sont plus des infractions parmi d’autres dans le Code pénal. A différents stades de la procédure, on a introduit des exigences nouvelles : l’avis des thérapeutes est plus souvent sollicité, par exemple.  »

Inquiétant

En Belgique, les services de guidance des délinquants ont d’ailleurs été multipliés ( lire en page 42 ).  » Les thérapeutes spécialisés sont aujourd’hui de cinq à dix fois plus nombreux qu’auparavant, précise Bernard Pihet, directeur de l’Unité de psychopathologie légale (UPPL), à Tournai. La Belgique est le seul pays où tout auteur d’infraction à caractère sexuel bénéficiant d’une libération conditionnelle est en traitement chez un psy formé à cet effet.  »

Mais les moyens n’ont malheureusement pas toujours suivi :  » Faute d’effectifs, regrette Preumont, le parquet de Bruxelles a dû supprimer sa section m£urs.  » Anne-Françoise Dahin embraie :  » La loi prévoit que la victime est tenue au courant de l’évolution de l’enquête. Mais pour cela, elle doit faire une déclaration de personne lésée au parquet, ce qu’on omet souvent de lui dire quand elle dépose plainte à la police. Sans doute, parce que cela occasionne un surcroît de travail difficilement supportable dans les conditions actuelles. De même, l’aide aux victimes remonte à 1989 : mais il n’y a que deux services pour tout l’arrondissement de Bruxelles.  »

Reste à estimer l’ampleur du phénomène. Tous les intervenants sont formels : l’abus sexuel est une pratique fréquente, même si les statistiques doivent être prises avec précaution. Selon une enquête canadienne, 34 % des femmes adultes auraient subi une agression sexuelle. Et des études américaines suggèrent même qu’une fille sur trois et un garçon sur quatre auraient été abusés sexuellement avant 18 ans.

Ces chiffres élevés – nord-américains, rappelons-le – s’expliquent peut-être par le dévoilement d’abus et d’agresseurs qu’on ne soupçonnait pas autrefois. Ou qu’on refusait de voir. La délinquance sexuelle féminine, par exemple, fait l’objet d’un intérêt scientifique récent. Or, dans les familles incestueuses ( lire en page 36), il semble que la mère n’a pas toujours un rôle protecteur. Le plus souvent, elle sait, mais ferme les yeux. Parfois, elle prend même une part active à l’abus ( voir en page 40).

Autres chiffres, de chez nous ceux-là : selon le dernier rapport de l’Office de la naissance et de l’enfance (ONE), le couple parental est responsable de 29,5 % des cas de maltraitance enfantine ; la mère seule, de 16,5 % et le père, de 21 %.

Quant aux viols commis par les adolescents, ils sont, eux aussi, désormais considérés comme un phénomène de plus en plus alarmant ( lire en page 38). Actuellement, aux Etats-Unis, on estime que des adolescents sont impliqués, une fois sur cinq, dans les agressions sur d’autres jeunes ou sur des adultes, et même dans un tiers des cas, voire la moitié des abus perpétrés sur des enfants… Or, détecter et soigner plus tôt les jeunes violeurs devrait permettre de réduire le nombre des victimes. Le chantier, immense, devra briser encore bien des tabous et vaincre bien des résistances.

Dorothée Klein

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