Afrique  » Les responsabilités sont escamotées « 

Professeur de sciences politiques et d’histoire, membre du Wiser Institute de Johannesburg, le Camerounais Achille Mbembe commente les élections présidentielle et législatives du 29 mars au Zimbabwe.

Robert Mugabe, le président sortant du Zimbabwe, se représente, à 84 ans, pour un sixième mandat. Quel jugement portez-vous sur la campagne électorale ?

E Elle se déroule comme partout ailleurs sous des régimes de parti unique qui pratiquent une démocratie purement administrative. L’opposition ne dispose pas de marge de man£uvre. Les forces de répression sont partout. Ce sera une élection bidon. Pour se débarrasser d’un tyran comme Mugabe, l’opposition devrait être unie. Ce n’est pas le cas.

Pourquoi cette division ?

E Pour les mêmes raisons que partout en Afrique : absence de projet alternatif, ambitions personnelles sur lesquelles se greffent des rivalités ethniques, parfois religieuses, sur fond d’affaiblissement généralisé de la société civile.

Le pouvoir a accepté des observateurs africains et refusé des Européens et des Américains. Est-ce à dire que les uns sont plus conciliants que les autres ?

E Dans le passé récent, il est vrai que les organisations africaines ont eu tendance à légitimer des élections qui, formellement, n’étaient pas libres.

Les Africains, entre eux, laissent les autocrates au pouvoir ?

E De manière générale, oui.

On attendait que l’Afrique du Sud joue un rôle d’aiguillon démocratique…

E Ce n’est pas le cas. Cela est dû au style très ponti- fical du président actuel, Mbeki. Il est infaillible… Il respecte le dogme de la solidarité entre ceux qui ont lutté contre la domination coloniale.

Vous qualifiez Mugabe de tyran. Pourquoi ? N’est-il pas d’abord la victime des sanctions extérieures, ainsi que de nombreux Africains le disent ?

E Pas du tout. Mugabe est un politicien retors, capable d’utiliser la violence, comme beaucoup de dirigeants d’Afrique centrale. Il est arrivé au pouvoir en 1980 et a d’abord construit des routes et des écoles. Mais, quelques années plus tard, le pays fait face à une crise économique qui ne permet plus de financer son projet politique, de nourrir les élites et d’assurer la stabilité sociale. A ce moment-là, Mugabe se saisit de la thématique de la réforme foncière dans le dessein de contrer l’opposition, notamment syndicale. Mugabe retrouve ses crédits anticolonialistes dans un contexte très différent de celui des années 1970.

Mugabe a donc dilapidé le capital hérité de la Rhodésie sans en tirer avantage ?

E Il a dilapidé ce capital et détruit ce qu’il a bâti dans les premières années après l’indépendance. De ce point de vue, c’est un parcours différent de celui de l’Afrique du Sud.

Mais ce dernier pays manifeste une solidarité politique avec le régime de Mugabe…

E L’Afrique du Sud n’est pas responsable de la faillite du Zimbabwe, mais elle va en payer le prix. A peu près 3 millions de réfugiés économiques et politiques en provenance du Zimbabwe sont aujourd’hui sur son sol.

Comment expliquer que Mugabe ait conservé, notamment au sein de la jeunesse du continent, une aura de résistant, de décolonisateur ?

E Cela s’explique par la persistance parmi les Africains d’un énorme ressentiment par rapport à une Histoire décrite comme celle d’une victimisation. Beaucoup d’Africains conçoivent l’Histoire comme le résultat d’un processus ourdi par des sorciers qui leur en veulent. Les responsabilités internes sont escamotées. Dans ce cas, les sorciers historiques sont, bien sûr, l’Europe, le colonialisme, l’apartheid et, maintenant, la mondialisation…

Peut-on dire que la colonisation a apporté des bienfaits ?

E Tout ça, ce sont des lectures idéologiques. Il y a une lutte entre deux mauvaises consciences, l’une africaine – celle du procès en sorcellerie – et l’autre, occidentale, pour laquelle sans l’Occident l’Afrique n’est rien. C’est un débat stérile.

Propos recueillis par Jean-Michel Demetz et Pierre Ganz

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