Afrique du Sud

La patrie de Nelson Mandela, qui accueille la grand-messe planétaire du ballon rond, peine encore à panser les plaies du passé. Même si aux failles d’une société injuste et fragmentée le géant austral peut opposer sa pugnace vitalité.

Vincent Hugeux, avec Sébastien Hervieu

de notre envoyé spécial

Le patriote sud-africain se doit d’être polyglotte. Quiconque chante de bout en bout l’hymne d’une nation arc-en-ciel aux 11 langues officielles navigue au gré des couplets entre l’anglais, l’afrikaans, le xhosa, le sotho et le zoulou. En clair, l’idiome de la Couronne britannique, jadis puissance tutélaire, celui des colons néerlandais et des Boers – fermiers blancs – et trois des parlers vernaculaires. Rares sont d’ailleurs ceux qui fredonnent sans accroc le Nkosi Sikelel’i Africa – Dieu bénisse l’Afrique – cantique religieux devenu cri de ralliement au temps du combat contre l’apartheid. D’ordinaire, les Noirs zappent les strophes familières aux oreilles des Afrikaners ; lesquels sèchent les passages chers aux indigènes. A la veille de l’ouverture du Mondial, une question : les Bafana Bafana – surnom usuel du Onze national – rééditeront-ils la performance accomplie en 1995 par les rugbymen du cru ? Sacrés maîtres de la planète ovale en leur stade d’Ellis Park, les Springboks avaient, paraît-il, interprété en ch£ur l’intégrale de l’hymne.

Dans leur insolite diversité, les paroles de celui-ci racontent deux visions opposées de la patrie de Nelson Mandela. Mosaïque raciale et linguistique miraculeuse aux yeux des optimistes, tour de Babel que fissurent les failles d’hier pour les cassandres. Dans l’arc-en-ciel, les premiers voient ce prodige bariolé qui survient après l’orage ; et les autres, une funeste illusion d’optique.

La vie par chaos

De fait, on peut s’émerveiller de la vitalité d’une Rainbow Nation aux 49 millions d’âmes, de la modernité de ses institutions, de sa vigueur de locomotive du continent, ou saluer l’irruption sur l’échiquier social d’une cohorte de  » diamants noirs « , businessmen bourrés de culot. Mais on peut tout autant pointer du doigt la violence, les 50 meurtres quotidiens, les viols, la persistance d’une effarante iniquité, les ravages de la corruption et du sida. Bref, l’amer désenchantement de ceux qui crurent que Mandela, vieux sage thaumaturge, sèmerait dans son sillage justice, concorde et prospérité. Une certitude : il flotte ici, sur les cloaques urbains, sur les docks, sur les palaces des nantis, entre les vignes, les stades et les mines d’or ou de charbon, une énergie singulière. Certes, les élans qui animent le géant austral ont quelque chose de chaotique. Il y a mille raisons de juger la société sud-africaine injuste et brutale. Donc vivante. Les enfants de Madiba – le sobriquet affectueux de  » papy  » Mandela – semblent tenaillés par une ardeur, des appétits et des colères de rescapés.

Le musée des années de plomb

Miracle ou mirage ? Mieux vaut chercher la réponse au hasard des lieux et des rencontres. En guise de prologue, une brève immersion dans le passé. Il faut, pour mesurer l’absurde férocité du racisme d’Etat, en vigueur jusqu’en 1990, arpenter les allées du musée de l’Apartheid, bâtisse de briques rouges logée sur la route de la fameuse township de Soweto. Ici, un étrange rapport à l’en-tête du ministère de l’Intérieur détaille le sort du millier de  » caméléons « , ainsi désignés pour avoir très officiellement  » changé de couleur « , recensés en 1985. Cette année-là, 702 Métis, 1 Indien et 3 Chinois ont accédé à la dignité de Blanc, 249 Noirs sont devenus Métis, 11 Métis ont viré Chinois et un Chinois Métis.  » Aucun Blanc, précise sobrement le document, n’est devenu Noir. Aucun Noir n’est devenu Blanc.  » Plus loin, un patchwork de photos enà noir et blanc rappelle ce que fut, des décennies durant, le code couleur de la République d’Afrique du Sud. Des vespasiennes à la boutique de nettoyage à sec, de l’autobus au guichet bancaire via la cabine téléphonique, un tandem tyrannique régente alors le quotidien :  » Net Blankes/Europeans Only « ,  » Net Nie-Blankes/Non-Europeans Only « .

Bien sûr, l’Apartheid Museum, à Johannesburg, n’escamote aucun des épisodes saillants d’une histoire tourmentée. Ni les émeutes des écoliers de Soweto, en juin 1976 ; ni le long exil intérieur de Mandela, reclus sous le matricule 46664 dans le pénitencier de Robben Island, au large du Cap, ni la première élection multiraciale qui devait, en 1994, le porter à la présidence.

Qui l’eût cru ? La galerie lui consacre une expo temporaire. On y découvre, sous verre, le maillot vert des Springboks, frappé du n° 6, que l’ancien bagnard porta le jour de la finale victorieuse de 1995, et la paire de gants de boxe, tout en craquelures, que ce puncheur aimait enfiler dans sa jeunesse. Plus loin, cette planche de l’incisif caricaturiste Zapiro : une institutrice navrée confie son désarroi au directeur de l’école, devant un tableau noir que barre ce sujet de rédaction :  » Que serai-je plus tard ?  »  » Celui-là ne veut rien entendre, soupire la maîtresse en désignant le tout jeune Nelson. Il a écrit : Avocat, activiste, combattant de la liberté, prisonnier de conscience, président, réconciliateur, bâtisseur de la Nation, visionnaire et icône du xxe siècle. « 

Le spectre de Ventersdorp

Deuxième étape, le tribunal de Ventersdorp, ses colonnes désuètes et son toit de tôle vert pâle piqué de rouille. En ce mercredi d’avril, les magistrats entendent les deux meurtriers présumés d’Eugene Terre’Blanche, cofondateur et gourou déclinant du Mouvement de résistance afrikaner (AWB), secte raciste fondée en 1973 et encline à singer les rituels nazis. Pour l’occasion, Andre Visagie, secrétaire général de l’AWB, a rallié ce fief boer à 150 kilomètres à l’ouest de  » Jo’burg « . Soudain, son regard se fige. Dans ses yeux, on décèle un mélange de rage et d’incrédulité. A deux pas de lui, deux trublions noirs parodient en s’esclaffant une cavalcade endiablée. Le premier a glissé la tête dans une large couronne d’épineux ornée de rênes rouge vif, que fait claquer son compère, lançant tel un cavalier impérieux sa  » monture  » entre les badauds de la township, toute proche, de Tshing et les policiers anti-émeutes. Défi transparent : au temps de sa douteuse splendeur, Terre’Blanche, descendant de huguenots, se plaisait à parader sur un alezan baptisé Attila et pourvu de brides rutilantes. Parmi les Boers présents, Ferdie Devenier, le pasteur de l’Eglise réformée locale.  » Non, tranche celui qui célébra cinq jours plus tôt les obsèques d »’Eugene », je n’ai pas confiance dans la justice. Nous sommes victimes d’un complot. Incapable de gérer un événement de l’ampleur d’un Mondial de foot, le gouvernement va imputer son échec aux Blancs. Ensuite, les massacres commenceront.  »  » Jamais, tonne en écho Visagie, nous n’appartiendrons à la Nation arc-en-ciel. Il n’aura fallu que seize ans à l’ANC – African National Congress, le parti au pouvoir – pour ramener dans le tiers-monde un pays que nous avons construit de nos mains. « 

L’assassinat de Terre’Blanche aura ravivé un temps la hantise d’une guerre des races. Crainte entretenue par l’arrestation, depuis lors, d’une poignée de soldats perdus de la suprématie blanche, suspectés de planifier une série d’attentats dans les townships. Pour autant, le péril paraît moins racial que social. Même si l’impasse foncière assombrit l’horizon : la minorité au teint pâle, soit moins de 10 % de la population, détient encore les quatre cinquièmes des terres cultivables. Constat analogue sur le front du revenu moyen : depuis 1994, celui-ci s’est accru de 37 % chez les Blacks et de 83 % parmi les Blancs.

In vino veritas

Les préjugés raciaux seraient-ils solubles dans un verre de sauvignon ? Peut-être, à condition d’y mettre le temps. Malmsey et Oupa Rangaka ont pris le leur. L’épopée de ce couple espiègle et un rien cabotin – celle des seuls Noirs aux commandes d’un vignoble – éclaire crûment la mue laborieuse d’une société intoxiquée par le poison du  » développement séparé « . Voilà près de sept ans que l’ancienne fonctionnaire et l’ex-doyen du campus de Soweto règnent sur le domaine M’hudi, enclave d’une centaine d’hectares nichée à 40 kilomètres du Cap, avec le précieux concours de leurs trois enfants. Pourquoi le vin ? Pourquoi pas ?  » L’obsession de la terre « , avance Oupa, le patriarche. Enfant, il troquait le soir venu son uniforme d’écolier pour des guenilles de vacher. Adulte, il pestait contre les lois déniant aux Noirs le droit de détenir le moindre arpent. Faute de mieux, le prof de littérature anglaise dévore alors les magazines agricoles en afrikaans. Avant que le couple s’initie en autodidacte à l’art du bien boire. Reste à dénicher une ferme à vendre. Les époux Rangaka sillonnent à pied l’arrière-pays du Cap, enchaînant les visites. La 22e sera la bonne. Sourde aux persiflages des voisins –  » Mais comment ose-t-elle ?  » – une veuve âgée consent à leur céder son bien. Emoi dans le pays. Entre hostilité diffuse et curiosité, on longe en 4 x 4 le domaine, histoire d’entrevoir les hors-caste. A l’heure du buffet familial, point d’orgue des réunions de viticulteurs du coin, un vieil Afrikaner peut enjoindre aux néophytes de s’asseoir ailleurs. Tandis qu’à l’inverse le patron de la cave voisine leur prodigue d’utiles conseils sur le choix des barriques ou la période idéale de taille des ceps. L’adoubement ? Pas si vite. Il suffira que les pionniers entreprennent de se doter d’un restaurant et d’une petite salle de conférence pour que le vernis craque. Veto des collègues blancs, prompts à dégainer une pétition.  » A leurs yeux, soupire Oupa, M’hudi doit rester une ferme africaine et ne pas prétendre à mieux.  » On tolère les outsiders exotiques ; pas les rivaux ambitieux, dont les £nologues avertis louangent les crus, à commencer par un alerte pinotage rouge, croisement de pinot noir et de cinsault. Pour l’heure, la tribu Rangaka écoule 90 % de sa récolte à l’étranger. Le marché local ?  » Etroit, concède le paterfamilias. Le vin reste une boisson de Blanc, même si les lignes bougent.  » De fait, chez les  » buppies  » – Black yuppies – de la nouvelle élite noire, le cru haut de gamme supplante peu à peu la bière ou le whisky. Pour preuve, la flûte de champagne que savoure Dan Zulu, quadra attablé à la terrasse du restaurant Sakhumzi de Soweto, en face de la maison-musée de Nelson Mandela. Pour lui, tout va bien. Directeur des ressources humaines d’une banque, Dan dirige une équipe de 350 salariés, dont, précise-t-il,  » 60 % de Blancs « , et vit à Sandton, quartier huppé de Jo’burg.

Les vigiles d’Alexandra

Les rigueurs de l’hiver austral pétrifient les abords du commissariat d’Alexandra. A l’est de Johannesburg, ce bidonville surpeuplé, épicentre d’émeutes xénophobes fatales, au printemps 2008, à plusieurs dizaines d’immigrants venus du Zimbabwe, du Mozambique ou de Somalie, traîne une réputation de coupe-gorge régi par la loi des gangs.  » Mais il y a du mieux, nuance un riverain. Notamment grâce au CPF.  » Allusion au Community Police Forum, milice citoyenne encadrée par d’anciens policiers, qui patrouille le week-end, à la nuit tombée. A l’heure de la ronde, une trentaine de jeunes, dotés pour tout arsenal de lampes-torches et de menottes, s’élancent à l’assaut des ruelles luisantes de pluie, jonchées de détritus qu’explorent des rats de belle taille. Premier arrêt : le Vuvi’s Place, bar enfumé à la sono assourdissante. Les fêtards ont l’habitude. Les yeux vitreux et l’haleine chargée, ils se prêtent docilement à la fouille. Vaine cette fois : ni pistolet ni poignard. En dix ans, les vigiles d' » Alex  » auraient pourtant confisqué plus de 600 armes à feu. Au loin, on aperçoit soudain la lueur bleutée des gyrophares de la police. Deux blessés gisent sur le bitume.  » Tentative de braquage d’une bagnole, commente un témoin. Le conducteur avait un flingue. Il a riposté.  » Plus tard, l’escouade croisera une jeune femme éméchée au tee-shirt taché de sang.  » Mon mec m’a cognée !  » glapit-elle. Porter plainte ? Non. La naufragée préfère s’éclipser en titubant.

Le job de Jacob

Parvenu à la magistrature suprême en mai 2009, Jacob Zuma rêve de redorer au soleil du ballon rond le blason du pays, de raviver l’éclat terni de l’arc-en-ciel, voire de cimenter enfin l’unité nationale. En soignant son casting gouvernemental et en prêchant la modération, il a certes rassuré ceux qu’affolaient naguère ses harangues populistes. On lui sait gré de la compassion témoignée envers les Blancs réduits à la misère comme vis-à-vis des frères de couleur qu’exaspèrent les ratés du  » changement. « 

 » Mais la campagne électorale est terminée, nuance un politologue. Zuma doit montrer qu’il sait agir, trancher et assumer ses choix.  » D’autant que ses frasques ont cessé d’amuser. Témoin le tollé déclenché par la naissance, hors mariage, du vingtième enfant de ce polygame impénitent, fruit d’une liaison avec la fille du patron du comité local d’organisation du Mondial.

D’autres turpitudes, moins intimes, obscurcissent le paysage. D’abord, la corruption, qui gangrène tout l’appareil du pouvoir. Ensuite, la cupidité ostentatoire d’une poignée de ministres et de barons de l’ANC, enclins à se pavaner au volant de luxueuses berlines payées avec les deniers de l’Etat. Enfin, les tensions patentes, tant au sein du parti lui-même qu’avec ses partenaires traditionnels, caciques communistes ou leaders de la puissante centrale syndicale Cosatu. Il faut en outre gérer les incartades de Julius Malema, le très démagogue boutefeu de la Ligue de la jeunesse de l’ANC, prompt à traiter de  » bâtard  » le journaliste de la BBC que ses questions irritent, à louanger Robert Mugabe, le satrape vindicatif du Zimbabwe voisin, ou à entonner un chant de guerre invitant à  » tuer les Boers « , très en vogue au temps d’une lutte qu’il n’a pas connue.

La justice sud-africaine a proscrit cet hymne-là. Mais elle n’a pas, hélas, le pouvoir de convaincre tous les héritiers de Mandela de chanter le Nkosi Sikelel’i Africa à l’unisson et sans fausse note.

vincent hugeux, avec sébastien hervieu

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