Affaires de dragon

Elle fait peu parler d’elle et pourtant… La mafia chinoise sévit partout dans le monde, dans tous les domaines : les paris truqués, mais aussi le trafic d’illégaux, de drogue, de cartes de crédit, le racket, etc. La Belgique n’y échappe pas

La figure souriante de Ye Zheyun, le truqueur de matchs de football, a fait resurgir tous les fantasmes liés à la mafia chinoise, avec ses triades, ses parrains ou  » têtes de dragon « , ses cérémonies mystérieuses, sa symbolique des nombres, ses signes de reconnaissance avec les doigts de la main… Ce folklore occulte, qui a fait les beaux jours de la littérature policière, paraît aujourd’hui désuet. Pourtant, les triades existent encore bel et bien. Les anciennes sociétés secrètes du xviie siècle converties au grand banditisme sévissent dans le monde entier. Considéré comme l’un des plus dangereux du monde, le crime organisé chinois a même détrôné la plupart des autres mafias par la diversité de ses activités. Au sein de l’Europe, il est surtout implanté en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas.

La Belgique, elle, ne compte plus d’organisation triadique au sens strict, comme ce fut le cas dans les années 1990, lorsque des triades célèbres ( » 14K « ,  » Grand cercle « ) y concentraient une bonne partie de leur trafic d’héroïne à destination de tout le continent.  » Aujourd’hui, nous avons plutôt affaire à des groupes criminels autonomes liés aux triades, avec des noyaux durs de 6 à 7 individus généralement d’origine chinoise ou vietnamienne, explique le patron de l’équipe Mahjong de la police fédérale, qui souhaite rester anonyme. Le rituel a disparu. Il y a encore des gars qui se font des signes avec les doigts comme les membres de triades. Mais c’est du show !  » Créée en 1995, l’équipe Mahjong est spécialisée dans la lutte contre la criminalité venant de l’Asie du Sud-Est. L’un de ses hommes est sinologue et parle le mandarin.

En dehors des paris truqués, la mafia chinoise s’adonne à toutes sortes de  » business  » très rentables, à commencer par la traite des êtres humains. Il s’agit surtout d’exploitation économique, soit de main-d’£uvre au noir destinée à la communauté chinoise, notamment à des restaurants. Un passage en Europe coûte entre 10 000 et 35 000 euros. Les illégaux travaillent pour rembourser ce montant aux filières et pour envoyer de l’argent en Chine.  » Il y a des cas vraiment dramatiques, soupire un policier du Mahjong. Je me souviens d’un clandestin qui, de peur d’être attrapé, est resté enfermé dans la même maison pendant trois ans sans jamais mettre le nez dehors.  » Le sens de l’honneur est très développé chez les Chinois. Parce qu’ils ne peuvent perdre la face vis-à-vis de leurs proches, les illégaux exploités acceptent toutes les maltraitances. En outre, ils se méfient des autorités qui, dans leur pays, pratiquent la répression pure et dure.

Autre secteur d’activité prisé par les criminels chinois : le trafic de drogue. Ce n’est pas nouveau. Sauf que, désormais, ce sont surtout des Chinois qui, moins chers que les trafiquants d’Europe de l’Est, fournissent les labos clandestins belges en précurseurs, à savoir les produits chimiques de base (le fameux PMK) de l’ecstasy. Un litre de précurseur, que l’on dissimule facilement dans une bouteille de soja ou de détergent importée dans un conteneur par bateau, permet de produire une quantité de drogue dont la valeur de revente peut atteindre 600 000 euros. En septembre 2004, dans le port de Rotterdam, la police néerlandaise a découvert 2 000 litres de PMK dans un conteneur en provenance de Hongkong : de quoi produire 30 millions de pilules d’ecstasy !

La mafia chinoise est aussi championne dans la falsification des cartes de crédit. Les données de cartes légales sont volées soit via des skimmers (lecteurs-enregistreurs de pistes magnétiques) planqués sous le comptoir de certains commerces, soit via le piratage du système informatique d’organismes bancaires. Avec ces données et un bon logiciel, on peut falsifier des cartes à distance que des réseaux d’utilisateurs utilisent ensuite, à travers les grandes villes européennes, pour acheter des produits de luxe. En 2002, trois mafieux chinois ont ainsi été appréhendés dans une galerie commerçante du centre de Bruxelles. Ils étaient en possession de plusieurs dizaines de fausses cartes de crédit et de produits Hermès, Cartier, Rolex, Vuitton, pour une valeur de 50 000 euros.

Enfin, le crime organisé chinois pratique l’extorsion de fonds, soit en rackettant des commerçants, soit à la suite d’une dette de jeu. Ce fut le cas du chauffeur néerlandais dans le camion duquel 58 clandestins chinois ont été retrouvés asphyxiés, à Douvres, en 2000. En échange d’une dette de jeu qu’il ne pouvait rembourser, le routier avait dû effectuer des transports illégaux. Cela dit, la grande majorité des victimes de ces mafieux sont elles-mêmes d’origine chinoise. Ce qui rend cette criminalité très difficile à détecter, car la communauté asiatique est particulièrement hermétique. L’omerta y règne aussi impitoyablement qu’en Sicile…

Thierry Denoël

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