» A La Havane, les prostituées sont des modèles de réussite « 

L’enquête que publie Amir Valle sur le commerce du sexe dans son île l’a contraint à l’exil. Elle révèle combien la société castriste a perdu ses repères.

Dix ans durant, le journaliste et écrivain cubain Amir Valle a exploré les bas-fonds de La Havane. Il a recueilli les témoignages de centaines de putains, proxénètes, policiers ripoux, hôteliers, chauffeurs de taxi, tenanciers de bordels, trafiquants de drogueà Le résultat, La Havane Babylone (Métailié) est un livre cru, dérangeant et subversif. Interdit à Cuba, il y circule cependant sous le manteau. Amir Valle, 43 ans, vit depuis cinq ans à Berlin.

Le Vif/L’Express : Le régime castriste prétend que la prostitution à Cuba a été éradiquée, ou presque, vers 1997, grâce à une campagne sévère de répression. Qu’en est-il ?

Amir Valle : Les enquêtes indépendantes font plutôt état de quelque 12 000 à 20 000 jineteras (cavaleuses), pour une population totale proche de 12 millions d’habitants. Au-delà des chiffres, la prostitution représente désormais un mode de vie acceptable aux yeux d’une majorité de Cubains. Dans le contexte ambiant de pauvreté, les  » cavaleuses  » sont perçues comme des modèles de réussite sociale : elles gagnent de l’argent, s’habillent comme des reines, nourrissent souvent leur famille. Agées de 13 à 30 ans, elles vendent leur corps à des touristes pour quelques dollars. Une devise indispensable pour se procurer des médicaments et d’autres produits vitaux.

L’île compte-t-elle davantage de prostituées qu’à l’époque où Cuba était surnommée le  » bordel de l’Amérique  » ?

Heureusement, non. Cela dit, il existe des différences majeures. Avant la révolution castriste, en 1959, vendre son corps ou pratiquer la délation auprès des autorités suscitait une condamnation unanime. Aujourd’hui, c’est le contraire. Les  » cavaleuses  » symbolisent le succès et les délateurs sont récompensés par le gouvernement. Le sens moral et l’éthique ont disparu. La révolution – et le fiasco économique qui va avec – oblige chaque jour les Cubains à simuler, à feindre, à mentir. Il faudra plusieurs générations pour réparer ce désastre culturel.

Comment se manifeste cette perte de repères ?

Des maris deviennent les proxénètes de leurs propres épouses. Des pères de famille souhaitent que leurs filles se prostituent avec des touristes, même âgés, car ainsi, pensent-ils, elles sauveront leur peau. Dans des réunions de famille, j’ai entendu plaisanter au sujet de l’avenir qui attendait les fillettes de la maison :  » Elles feront de superbes cavaleusesà « 

Et que fait la police ?

La corruption traverse toute la hiérarchie, depuis le simple flic qui ferme les yeux en échange de pourboires, jusqu’aux officiers supérieurs, dont certains contrôlent des réseaux et deviennent des  » macs  » importants.

Comment votre livre a-t-il été accueilli à Cuba ?

J’ai été attaqué en public à deux reprises par Fidel Castro, mais des centaines de copies piratées de l’ouvrage circulent malgré tout. D’autres sont diffusées dans la clandestinité par courrier électronique. J’ai reçu plus de 8 000 mails et lettres de remerciements que je conserve précieusement. Les gens m’écrivent :  » Il faut absolument que La Havane Babylone soit publié à Cuba car il nous permet de mieux cerner le phénomène et, ainsi, de protéger nos familles. « 

La Havane Babylone, par Amir Valle, traduit de l’espagnol (Cuba) par François Gaudry. Métailié, 312 p.

Propos recueillis par Axel Gyldén

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