" J'essaie de proposer des objets théâtraux où il y a une langue particulière, un peu brisée, bizarre, fêlée. " © Jean-Luc Bertini/Pasco

A la folie

Le romancier belge François Emmanuel signe avec Les Consolantes un huis clos à la langue particulièrement ouvragée, porté par un solide quatuor de comédiennes.

Notre enfance a été habitée par la présence un peu lointaine de notre oncle, le beau-frère de mon père, qui était un personnage assez extraordinaire des lettres belges.  » L’oncle, c’est Henry Bauchau, écrivain et psychanalyste disparu en 2012, à l’âge de 99 ans (La Déchirure, OEdipe sur la route, Diotime et les lions, Antigone...) Et celui qui parle, c’est François Emmanuel, François- Emmanuel Tirtiaux dans le civil, qui laissa, en prenant son nom de plume, son patronyme à son frère Bernard, maître verrier qui se révéla comme romancier avec Le Passeur de lumière en 1993.

Difficile de faire abstraction d’un tel arbre généalogique à l’heure d’évoquer un parcours littéraire entamé à l’adolescence par la poésie – une préoccupation de la langue qui se sentira dans ses romans (La Partie d’échecs indiens, La Passion Savinsen, prix Rossel en 1998, soit un an après son oncle, Le Vent dans la maison), mais plus encore dans son théâtre.  » Le théâtre aujourd’hui est beaucoup moins un théâtre de texte, il est plutôt marqué par un univers plastique, la vidéo, la danse, les arts du cirque… La langue n’a plus du tout la place qu’elle avait autrefois. J’essaie de proposer des objets théâtraux où il y a une langue particulière. Une langue un peu brisée, bizarre, fêlée.  » Cette langue, c’est par exemple celle du personnage de Lia, dans le monologue Joyo ne chante plus, mis en scène en 2014 par Pascal Crochet au Poème 2, avec Gwen Berrou.

Bricoler un équilibre

François Emmanuel retrouve aujourd’hui la même équipe pour une autre pièce, Les Consolantes, parue en 2016 aux éditions Actes Sud. Sauf qu’il n’y a pas ici qu’une comédienne sur scène, mais quatre.  » Trois femmes, Mo, Nin et Percie, vivent dans une chambre d’hôpital psychiatrique. Chacune d’elles a sa manière de parler, sa manière d’être au monde. Tout à coup arrive dans cette chambre une quatrième personne, dont elle vont essayer de percer le secret « , pitche l’auteur. Un contexte particulier qui fait sensiblement écho à sa carrière professionnelle, François Emmanuel étant médecin et psychothérapeute ayant exercé de nombreuses années dans des hôpitaux psychiatriques puis dans des centres de jour.  » C’est sûr que cette pièce va chercher dans mes souvenirs, reconnaît-il. J’ai souvent été aux prises avec des personnes souffrant de psychose, qui ont un rapport à la langue très singulier, et la manière dont elles arrivent à bricoler un équilibre avec le monde m’a toujours passionné. C’est le cas du personnage de Mo, de celui de Nin et peut-être à sa façon de celui de Percie.  » Pour les incarner, l’écrivain peut compter sur un fameux trio de comédiennes : la flamboyante Isabelle Wéry, dont l’interprétation des Monologues du vagin a durablement marqué, Léone François, jeune comédienne révélée dans La Théorie du Y, pièce aujourd’hui déclinée en web-série par la RTBF, et Gwen Berrou, qui revient après Joyo. Le rôle muet de « Madame » étant confié à Fabienne Crommelynck, grande fidèle du Poème 2. De quoi porter haut le verbe singulier de François Emmanuel.

Les Consolantes, au théâtre Poème 2, à Bruxelles, du 11 au 21 mai. www.theatrepoeme.be

Par Estelle Spoto

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