A la bonne soupe… raciste !

Après Nice, Strasbourg ou Paris, les soupes au lard sont aussi distribuées à Bruxelles et à Charleroi par des sympathisants d’extrême droite aux seuls SDF  » blancs « . Sans susciter de remous. Malaise

Bruxelles, gare Centrale, fin d’après-midi : l’heure des navetteurs, des bousculades. La salle des pas perdus grouille d’une foule anonyme, dense, pressée. Pas le temps de voir Patty, la trentaine fluette, les traits marqués, longeant les murs, aux côtés de son caniche bondissant, survolté, et de son ex, édenté, échevelé, narines et langue percées, tatoué jusqu’aux joues. Ce dernier tue le temps en effleurant par-derrière les cheveux de jolies filles qui, horrifiées à sa vue, font un bond en arrière. Sur une marche, une autre silhouette noire, massive, sans âge ni sexe, enfouit son visage bouffi dans les genoux, comme pour ne pas révulser le passant. Tous attendent. Le soir, on distribue de la soupe.  » Une fois, ce sont les volontaires de l’opération Thermos ; une autre, la Stib… Chaque jour, ce sont des autres qui viennent, explique un clochard polonais, dans un français approximatif. Seuls nous qui faisons la manche sommes toujours là, à la même place, depuis des années.  » Résignation.

Une cour des miracles

19 h 30 : les trains s’espacent, les magasins ferment. Le couloir latéral se fait plus sombre, plus lugubre encore. Quand les marchands ambulants lèvent le camp, place à la cour des miracles. Une femme, la trentaine peut-être, une canette de bière à la main, s’est lancée dans une logorrhée délirante, tonitruante. Une compagne d’infortune tente d’intercéder répétant à qui veut l’entendre :  » On ne tape pas une femme.  » Un de ses chiens, laids à souhait, se tord et vomit en silence.

En quelques minutes, l’odeur de soupe a fait l’effet d’un attrape-mouches. Ou, plutôt, d’un attrape-misère. Campant devant son frigo box, la louche à la main, une jeune femme, aux cheveux mi-longs, jette un regard suspicieux à ce grand adolescent, hagard et basané, qui la fixe quémandeur :  » T’es à la rue, toi ?  » Et pour être encore plus dissuasive :  » Elle est au lard, eh, ma soupe !  » insiste-t-elle. Un bon repas  » bien de chez nous « , au cochon : rien de plus sûr pour exclure les déshérités d’origine musulmane. Après la soupe, le café.  » Cette fois, j’ai pas oublié le lait !  » poursuit la bénévole. 67 ans, queue de cheval basse, Simone, habituée des asiles de nuit, sourit.  » Quand on aura des cartes de membre, la première sera pour toi, Simone.  » L’allure bonhomme, barbe et cheveux blancs, Georges Hupin est un  » cadre  » d’extrême droite bien connu.  » Le plus important, c’est de parler aux sans-abri, de constituer un groupe, parce que la rue, c’est dangereux pour eux !  »

Non loin de lui, une dizaine d’hommes de tous âges, visages fermés, acquiescent. Ils font partie de Renaissance sociale. Créée en novembre dernier, cette association est présente, chaque vendredi soir, depuis le 30 décembre dernier, à la gare Centrale de Bruxelles. Mais, en Belgique, la première soupe dite  » identitaire  » a été organisée, à Charleroi, le 28 novembre 2005. Denis Uvier, éducateur de rue de Solidarités nouvelles, qui se bat, depuis des années, aux côtés de tous les  » sans  » (sans papiers, sans boulot…), raconte.  » Les gars de Renaissance sociale ont d’abord pris contact avec une sorte de chef de bande des SDF. Maintenant, ils viennent tous les quinze jours environ, le lundi, sur une petite place de la ville basse, près de la gare. C’est assez impressionnant de les voir en nombre, comme s’ils craignaient toujours la présence d’un comité d’accueil ou qu’ils cherchaient la bagarre. L’un serait prince. Ils sont bien habillés, avec des marques de skinheads, des lacets blancs… Ils distribuent de la soupe, mais aussi des bières et du vin chaud, à des gens déjà un peu entamés à cette heure-là. Ce n’est sans doute pas par hasard si l’extrême droite se découvre un c£ur généreux. J’ai expliqué aux SDF qu’ils ne devaient rien signer, rien payer… Ils ont demandé à ne plus être pris en photo et qu’on n’étale plus leur vie privée ni leur identité sur Internet.  »

SDF, Souliedarità, Solidarité alsacienne

Les  » soupes identitaires « , dont le but est d’exclure sciemment les musulmans et les juifs qui ne mangent pas de porc pour des raisons religieuses, viennent de France. Les premières ont été organisées à Paris, en décembre 2003. La cheville ouvrière en est Odile Bonnivard, présidente du groupuscule Solidarité des Français (SDF), à Paris. C’est une ancienne militante du Mouvement national républicain (MNR) de Bruno Mégret, aujourd’hui active chez les  » Identitaires « , une organisation nationaliste pure et dure. En juin dernier, elle est venue faire part de son expérience, en Belgique.

Mais en France, les pouvoirs publics ne savent toujours pas quelle réponse donner à de tels rassemblements. A Nice, fief des Identitaires, le préfet des Alpes-Maritimes préfère surveiller les distributions organisées par l’association Souliedarità. Il estime qu’il n’est pas possible de prendre une mesure d’interdiction tant que l’ordre public n’est pas troublé. Mais le préfet du Bas-Rhin n’est pas du même avis et interdit, lui, depuis le 6 janvier dernier, les distributions de soupes aux saucisses, à Strasbourg, par Solidarité alsacienne. Il s’est inspiré de l’arrêté pris le 29 décembre 2005 par le Conseil de Paris, saisi de l’affaire par les Verts, qui s’est fondé sur l’aspect discriminatoire d’une telle démarche.

Depuis, le SDF d’Odile Bonnivard ne communique plus qu’au dernier moment le lieu du prochain rendez-vous afin d’éviter tout court-circuitage policier. Pour le jeudi 23 février, le groupuscule français annonce d’ailleurs un  » grand repas festif de la solidarité européenne « , à Paris, en réaction aux  » pressions « , aux  » démonstrations de force  » et aux  » interdictions abusives  » qui se multiplient. Cette invitation est largement répercutée, en Belgique, sur le site de Renaissance sociale, mais aussi sur celui du mouvement Nation, qui enjoint à ses sympathisants de défendre les traditions culinaires locales en s’opposant aux interdictions !

Selon Résistances, un média d’informations contre l’extrême droite, le mouvement Nation, créé en 1999, recrute notamment des militants parmi les skins nazis. Quant à Hupin, il a d’abord été actif, dans les années 1960, au Parti national belge, un groupuscule d’obédience intégriste chrétienne, puis, au début des années 1970, parmi les fondateurs et dirigeants de la section belge du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (Grece), dont l’objectif était alors de sortir l’extrême droite de son ghetto et de pratiquer l’entrisme au c£ur de la droite classique. Dans les années 1990, Hupin, rappelle Résistances, est passé à la direction du Front national de Daniel Féret, ce qui ne l’a pas empêché de participer, en 2000, à la création du Bloc wallon, avec d’autres  » dissidents frontistes « . Hupin a aussi sa propre association  » identitaire « , Renaissance européenne. Aujourd’hui, tout comme les dirigeants de Nation, il mise manifestement sur les soupes au lard et sur Renaissance sociale pour préparer une  » renaissance  » électorale, en vue du scrutin communal d’octobre prochain.

Une information au parquet

Un processus insidieux, malsain ? La police et les responsables politiques ne s’y sont jusqu’à présent guère intéressés. A Bruxelles, le milieu associatif préfère également ignorer le phénomène pour ne pas lui faire de publicité. Mais la justice pourrait intervenir prochainement : le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme vient en effet d’informer le parquet de l’existence de cette  » soupe identitaire « .

Dorothée Klein

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