33. Le grand accusateur

Après avoir évoqué les deux  » mons- tres sacrés  » de la tragédie judiciaire, le juge et l’avocat, on portera l’attention sur sa troisième figure emblématique : le procureur du roi. Souvent appelé par les profanes  » l’avocat de l’accusation « , il tire effectivement sa spécificité, pour le public, du rôle qui lui paraît d’office dévolu : celui d’accuser. Et quoi ? Si l’avocat a pour tâche de défendre en tout état de cause, même les causes apparemment indéfendables, n’est-il pas normal qu’un autre acteur du procès soit préposé à le  » contrer « , à lui faire échec ? La représentation la plus courante du procès n’évoque-t-elle pas le choc des contraires ? Chacun des adversaires ayant à tour de rôle tiré la couverture à soi, c’est au seul juge qu’il appartiendra de se hisser au-dessus de la mêlée. Faisant enfin preuve d’objectivité, il pourra dès lors opérer la synthèse de ce qui méritait, dans la thèse de l’un et de l’autre, d’être tenu pour vrai.

Cette conception, qui fait du procureur l’exact pendant de l’avocat, est à la fois pertinente et fallacieuse. Elle illustre bien le caractère stéréotypé du procès : il est exact que, dans l’immense majorité des cas, ce que chacun va dire est fonction du rôle qu’il assume et, faut-il l’avouer, terriblement convenu. On a l’impression d’assister à une mauvaise pièce, sans véritable rebondissement. Les plaideurs ressassent, l’affaire est banale. Rien, décidément, ne la sortira de l’ordinaire. Le procès ira vers son épilogue après que tous aient rempli leur office comme ils se le représentent, c’est-à-dire avec un parti pris assez prononcé. La partie civile se sera plainte avec force lamentations, le procureur du roi aura requis fermement, l’avocat aura plaidé avec conscience. Et le résultat de la délibération, n’en doutons pas, restera dans la norme, chaque partie s’en contentant. Même si cela n’est jamais exprimé, la routine (appelons-la par son nom) est partie intégrante de l’appareil. Or, le premier effet de l’habitude consiste ici à devenir la caricature de soi-même. Il y a, à cet égard, autant de ridicule à voir des circonstances atténuantes partout qu’à requérir systématiquement avec la plus extrême rigueur. Accuser comme défendre ne devrait jamais être un acte machinal. La réalité veut cependant que, même en cette matière, on risque de vivre sur ses acquis : arguments éculés, généralisations hâtives, vision du monde banale. Le procureur du roi échappe d’autant moins à la règle qu’il défend les intérêts d’un être désincarné : la société. Comme celle-ci, par ailleurs, s’enferre dans une multitude de contradictions, distinguer où est son meilleur intérêt ne va pas toujours de soi ! Quoi qu’il en soit, le fait d’accuser une personne que l’on n’a jamais rencontrée et de poursuivre sa condamnation sans avoir eu l’occasion de la connaître est certainement le talon d’Achille du ministère public. Pour masquer cette faiblesse, dont il n’assume pourtant aucune responsabilité, le procureur du roi se réfugiera souvent dans l’abstraction : celui qui commet un vol est un voleur, le vol est une atteinte à la propriété privée, qu’adviendrait-il si le vol se généralisait ? Le spectre de l’anarchie et de la barbarie lui servent ainsi assez souvent à imager son propos. Ce qui produit, à l’audience, une impression de décalage entre les parties : l’avocat plaide  » à la pièce « , en individualisant son propos, tandis que le parquet requiert  » en stock  » en invoquant la loi du nombre et des séries !

Identifier le procureur du roi à un avocat de l’accusation est néanmoins tout à fait réducteur et, dans cette mesure, faux. Car si le rôle de l’avocat s’épuise en grande partie dans sa participation au procès, le procureur du roi détient un pouvoir beaucoup plus étendu et son apparition sur la scène ne saurait occulter les innombrables fonctions qu’il exerce en coulisse, et même, dira-t-on, invisiblement. Si la défense ne joue que d’un instrument, le procureur du roi peut être comparé à un authentique homme-orchestre. Comme dans les cirques itinérants où le Monsieur Loyal distribue aussi les tickets à l’entrée, vend des glaces à l’entracte et joue le dompteur le moment venu, le procureur du roi est à l’origine des poursuites, conserve la mainmise sur  » l’action publique  » durant tout son déroulement et maîtrise l’exécution des peines. Son omniprésence n’a d’égale que le secret entourant son office. Aller y voir de plus près n’est cependant pas interdit.

bruno dayez

Le procureur n’est pas seulement l' » avocat de l’accusation « 

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