Maarten Gielen et Cécile Guichard © Hatim Kaghat

Rotor DC, spécialiste du réemploi de matériaux de construction: vie et résurrection d’une poignée de porte

Le Vif

Réemployer les matériaux de bâtiments à démolir représente un enjeu environnemental essentiel pour le secteur de la construction. Parmi les organisations qui agissent pour façonner une Bruxelles durable, il y a la coopérative Rotor DC. Portait.

Une camionnette s’engage dans la rue Prévinaire. Une longue ligne droite bruxelloise enserrée entre le chemin de fer et une barre d’immeubles d’habitations. Le véhicule ralentit, pénètre dans la cour du numéro 58, anciens locaux de la chocolaterie Leonidas, et longe les stocks de pierre et de carrelage. À son bord un lot de lampes sur pied blanches design Molinari tanguent sous les aspérités du terrain. On les décharge, direction atelier. Origine : hôtel du centre-ville.

« Vous voyez, ici il y a une petite pièce de plastique qui s’use avec le temps. Nous, on va contacter un fournisseur et en trouver une similaire pour la remplacer « . Celui qui s’affaire s’appelle Maarten Gielen, directeur de Rotor DC. Un palindrome et deux initiales pour déconstruction. Il s’excuse du désordre de l’atelier, quand il bricole c’est toujours comme ça. Derrière lui, on rigole un peu. Cécile Guichard coordonatrice des ventes continue, « lorsque les clients privés viennent chez nous pour la première fois, ils achètent un luminaire« . Une belle lampe industrielle pour couronner une cuisine rénovée. Parce que c’est ce qu’on vient faire à Rotor DC, chercher de beaux objets, des matériaux sensibles.

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Depuis six ans, la coopérative s’est installée provisoirement à Anderlecht. Pour tenter, passer à l’action. L’idée était simple : face aux enjeux environnementaux, réemployer les matériaux de construction disponibles. Fournir un service et une expertise afin de relier ceux qui démolissent et ceux qui reconstruisent.

Aujourd’hui, le déménagement approche. « Ici, c’était un peu notre maquette. Maintenant le projet est mature  » précise Maarten Gielen. Pour être compétitif et rentable, Rotor DC devait trouver sa place dans un marché en plein développement, avec pour seule concurrence, peut-être la plus coriace, le neuf. Ne pas rêver le réemploi mais se frustrer, décider d’abandonner certains matériaux au profit d’autres, se spécialiser. Paradoxe du monde de la construction, le matériau le plus utilisé est le moins rentable à réemployer. Le béton. On en remplit un camion pour le prix d’une bouteille d’eau. Imparable face au coût de la main d’oeuvre locale de Rotor DC. Ici tout est circuit court, inscrit dans Bruxelles et son identité. Un projet dans une économie circulaire et durable, avec ses contraintes et ses objectifs.

Moins de 1%

« On s’assure d’avoir un stock constant de certains produits comme les carrelages. C’est un de nos domaines d’expertise » raconte Cécile Guichard. Dans la cour, de grande cuves et une odeur de vinaigre. « Pour le carrelage, on est capable de retrouver leur forme originale. Ils passent du temps dans un bain d’acide et le mortier s’effrite« . Tous les matériaux sont analysés, scrutés, triés et classés avant d’être répertoriés sur le site internet de Rotor DC. Un travail minutieux pour un catalogue et une assurance de qualité.

Dès le début, il a fallu partir à la rencontre des entrepreneurs pour leur présenter cette alternative, déconstruire et réemployer au lieu de démolir et d’acheter du neuf. Et ça a pris. Rotor DC rencontre une croissance de 40% pour l’année précédente, avec des clients en confiance et une expertise reconnue. Maarten Gielen est optimiste, « Il y a un changement de culture dans le secteur de la construction avec une nouvelle génération concernée par le développement durable. Les pouvoirs publiques émettent des signaux qui montrent qu’on doit aller dans cette direction« .

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Le réemploi ne représente qu’un infime pourcentage de la masse des matériaux utilisés dans le secteur. Moins d’1%. La faute à la compétitivité du neuf, la taxation des matériaux et un même point d’achoppement, le coût de la main d’oeuvre locale, elle-même contrebalancée par un prix du matériau bien plus avantageux. « Dans un immeuble de bureaux, on trouve des porte papier toilette en grand nombre. Ça représente un budget énorme. Alors qu’un ouvrier peut les démonter en une journée. Pour les réutiliser » continue Maarten Gielen.

Repenser la vie des objets

Alors, il faut convaincre. D’après Cécile Guichard, la première transaction est plus difficile. Elle se rappelle d’un entrepreneur, furieux d’avoir été forcé par les pouvoirs publics, après trente ans de métier, d’inscrire dans projet un pourcentage de réemploi. Rires. C’est un très bon collaborateur aujourd’hui. Maarten Gielen poursuit: « Je lui ai montré mon devis, il a constaté les prix et on a directement parlé des détails techniques « . Il était séduit. Et pour inviter chez soi un objet Rotor DC, il n’est pas nécessaire de travailler dans la construction.

Dans son showroom, la coopérative déploie sa politique de séduction. De la quincaillerie, des luminaires re-manufacturés, des allées droites et rangées où de beaux matériaux attendent qu’on les adopte pour leur offrir une vie nouvelle. Il y a ceux d’endroits iconiques, comme la Société Générale de Banque, des lieux de caractère qui évoquent images et souvenirs. Un soin particulier est donné aux objets qui provoquent des émotions, qui racontent des histoires à ceux ou celles qui vont les acheter. Du simple lavabo qui n’a connu que des mains à laver à la poignée de porte de collection qui s’envolera aux enchères.

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« Maintenant, on va partir pour de vrai. C’était important qu’on soit pas en train de rêver le réemploi mais qu’on démarre avec la réalité du terrain » conclut Cécile Guichard. « C’était frustrant mais ça a permis d’identifier les limites du secteur actuel. Avec cela, on peut envisager le changement ici à Bruxelles.« . Un changement envisagé comme une banalisation du réemploi à chaque construction, comme une démarche durable pour envisager la ville. Vide, la camionnette repart. Une autre arrivera bientôt. Showroom ouvert du lundi au samedi de 09 à 18h.

Victor Huon

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