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Marc Lemaire, géniteur d’entreprises durables: « Si on ne va pas jusqu’à une transition intérieure, tout le reste c’est du pipeau »

Estelle Spoto
Estelle Spoto Journaliste

Marc Lemaire est l’un des pionniers de l’entreprenariat durable en Belgique. Il a notamment fondé il y a 25 ans Groupe One puis EcoRes. Aujourd’hui, il est convaincu que la transition écologique devra passer par une métamorphose intérieure.

« J’avais un petit don pour monter des projets, j’ai remarqué ça quand j’étais jeune, et mon directeur général l’a remarqué aussi », dit-il. Le DG en question, c’est celui de la Croix-Rouge de Belgique et celui qui parle, c’est Marc Lemaire qui, à 26 ans, s’est vu confier la mise sur pied du service Enfants dans la guerre de la Croix-Rouge. « C’était un gros projet, qui représentait la moitié de l’activité internationale de la Croix-Rouge de Belgique, avec des milliers de gosses concernés. J’ai été partout, au Congo, au Rwanda, au Nigeria, en Serbie… » L’humanitaire et la coopération : telle a d’abord été la voie, pendant sept années, de cet ingénieur commercial aux racines carolorégiennes, détenteur d’une maîtrise en économie rurale. « A cette époque-là, j’ai remarqué que quand on comparait les PIB des pays et les budgets des entreprises, on voyait que ces derniers étaient supérieurs. Je me disais qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas là-dedans. »

Holy-Wood
Holy-Wood© DR

Marc Lemaire décide alors de se plonger dans le monde des entreprises, en innovant avec un concept aujourd’hui banal mais alors révolutionnaire : l’entreprenariat durable. En 1997, il fonde Groupe One, une organisation qui a depuis facilité le développement d’un millier d’entreprises, un « incubateur vert » fécond, implanté au coeur de Saint-Gilles, au sein du Village Partenaire. Holy-wood, menuiserie solidaire et durable à Mons, Little Food, qui vise l’intégration des grillons dans l’alimentation quotidienne, le fonds financier vert Village Finance, la Recyclerie sociale de Saint-Gilles, PermaFungi, qui cultive des champignons sur du marc de café, SporCircular, qui accompagne les responsables de clubs ou d’infrastructures sportives, ou encore la filière de viande Nu !… Tous et bien d’autres sont nés ici. Et pour ne pas se limiter à la création d’entreprises mais également accompagner le changement d’entreprises existantes, Groupe One a donné naissance au bureau d’études et de conseil EcoRes, qui comptabilise à ce jour environ 900 000 missions.

Changer de vie

Au fil des rapports du GIEC, de la sortie en 2006 du documentaire mené par Al Gore Une vérité qui dérange, et des études sur les limites planétaires (concept publié en 2009), la conscience de Marc Lemaire quant à l’urgence d’un changement de paradigme n’a fait que s’affûter. S’accompagnent du constat que la métamorphose des petites entreprises ne suffirait pas. « On a créé tout ça et aujourd’hui, on n’est plus les seuls, il y a plein d’initiatives géniales, mais ça c’est le niveau micro, relève-t-il. Et on aura beau faire tout ce qu’on veut au niveau micro, quand on regarde les chiffres au niveau macro, on ne va pas y arriver, c’est sûr. Le réchauffement de 3 degrés, on y est !« 

Et la sphère politique alors ? Marc Lemaire s’y est aussi frotté, devenant conseiller de trois ministres du Climat, de l’Energie et de l’Environnement au niveau régional et fédéral. Il a aussi été pendant trois ans président de la fédération Inter-Environnement Wallonie. « C’était très utile, dit-il, mais j’ai pu voir que le monde politique est juste le vassal du monde économique ». Là aussi, un cul-de-sac.

Recyclerie sociale
Recyclerie sociale© DR

En 2010, Marc Lemaire « pète les plombs », selon ses propres termes. « J’ai été voir mon médecin, je lui ai dit que je n’allais pas bien. Je me trouvais moche, je ne m’aimais pas, je n’étais pas une belle personne. J’étais très hiérarchique, très dur, très en colère. Et j’étais épuisé, je n’en pouvais plus. Mon médecin m’a dit que ce n’était pas de travail que je devais changer, mais de vie. » Marc Lemaire participe alors à sa première cérémonie chamanique. « Un gars qui avait fait de l’humanitaire comme moi et qui avait soigné par le chamanisme un stress post-traumatique au Rwanda m’avait dit : « Si un jour tu as un problème, viens ! » Ca a été une révélation. Je ne peux pas l’exprimer, c’est quelque chose que tu ressens, une prise de conscience. » Il multiplie alors les cérémonies et les lectures, découvre d’autres pratiques comme le tantra énergétique, la sophrologie, la méditation, il goûte au chant et à la musique sacrée. « J’ai trouvé enfin quelque chose de plus puissant que l’ultralibéralisme. Et je me suis dit : et si on pouvait fonder une nouvelle économie à partir de ce socle spirituel ? »

C’est là l’objet du livre qu’il vient de publier (aux éditions Academia), intitulé L’économie a-t-elle une âme ? et sous-titré Vers une économie féminine, consciente et animiste au coeur de la transition écologique. En mélangeant les formes (une lettre adressée à ses descendants, des extraits d’une nouvelle ponctuent les chapitres), Marc Lemaire y décrit la situation actuelle et se conséquences avec précision et clairvoyance. « Partant des changements climatiques, de la récente crise sanitaire et des enjeux économiques, je témoigne par ce livre de ma démarche personnelle qui a été de chercher pendant plusieurs années les racines du problème », écrit-il dans l’introduction. « Les voies de traverse que j’ai empruntées m’ont conduit à des découvertes inattendues dans le champ de la spiritualité et de l’humain. »

Village Partenaire
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Il y décortique les logiques économiques qui mènent aux impasses et les aveuglements volontaires dans les plus hautes sphères (notamment la non-prise en compte dans les calculs des émissions indirectes des gaz à effet de serre). Il y parle de la Coalition Kaya, qu’il a lancée en 2019 avec Frédéric Chomé et Roland Moreau, et qui réunit plus de 200 entreprises de la transition écologique. Cette Coalition a planché avec de nombreux scientifiques belges sur le Plan Sophia, qui propose des centaines de mesures pour une relance post-Covid durable. Le 15e chapitre de ce plan concerne « la transition intérieure ». « C’est moi qui ai voulu mettre ce chapitre, précise-t-il, c’est la seule fois que j’ai dit : ça, je le veux ! Parce que si on ne va pas jusqu’à cette transformation-là, tout le reste c’est du pipeau. »

Aujourd’hui, à 55 ans, Marc Lemaire se dit « malgré tout léger ». « Il ne faut pas laisser faire mais il faut lâcher prise, conclut-il. Et le jour où il faut passer à l’action, je serai là. »

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