Le plan de relance européen post-Covid, annoncé à Bruxelles le 21 juillet 2020, a consacré la victoire de la solidarité sur les égoïsmes nationaux. © belga image

Union européenne: « L’Europe, c’est battre la peur par la connaissance d’autrui »

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Sa gestion du Brexit, de la crise du Covid et de la guerre en Ukraine a renforcé l’Union européenne, estime l’ancien président du think tank EuropeNova, Guillaume Klossa. «Civilisation de respect», elle voit son attractivité décuplée face aux Etats-Unis, à la Chine et à la Russie…

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Fondateur du think tank EuropaNova et du programme des European Young Leaders, Guillaume Klossa est aujourd’hui coprésident du mouvement civique transnational Civico Europa. Il publie Fierté européenne (1), le fruit de l’analyse des crises auxquelles l’Union européenne a été confrontée ces dix dernières années et desquelles elle est, selon lui, sortie grandie.

Qu’ont révélé le Brexit et la crise du Covid sur les Européens et sur l’Union européenne?

C’est effectivement une révélation. Chacune de ces crises a joué un rôle complémentaire et différent. La crise du Brexit a fait prendre conscience aux Européens que le projet européen était mortel. Quelques semaines avant que les Britanniques délivrent un «no» au référendum de juin 2016, prévalait le sentiment que l’avenir de l’Europe était en jeu et, au-delà, que l’avenir de chacun de ses membres était fragilisé. Mais au-delà des côtés négatifs de perdre un membre de la famille qui, dès le premier jour de son adhésion, avait déjà pensé à la quitter, le Brexit a rouvert l’univers des possibles pour les Européens parce qu’il y avait plein de choses que l’on ne pouvait pas faire avec les Britanniques. Leur sortie nous permet de nous repenser comme une communauté politique. Lors de la pandémie de coronavirus, face à la tentation nationale portée par les chefs d’Etat et de gouvernement, il y a eu un mouvement de solidarité incroyable de la part des citoyens. On était une même communauté humaine, avec la même destinée. C’est cet élan qui a fait que les chefs d’Etat et de gouvernement ont assez vite commencé, si on compare à la cacophonie qui a eu lieu aux Etats-Unis ou au Brésil, à se coordonner et ont mis en place une stratégie sanitaire commune. Il s’est passé quelque chose d’inouï, dont on n’a pas pris conscience: la possibilité, offerte à un demi-milliard d’hommes et de femmes, de bénéficier des meilleurs vaccins, de sauver leur vie mais aussi de reprendre une activité normale. La crise sanitaire nous a ramenés aux fondamentaux de l’Etat-providence, et la santé est devenue un bien commun européen alors que c’est une prérogative nationale. Enfin, on a réalisé ce qui aurait été impossible avec les Britanniques: non seulement mettre en place un plan de relance mais aussi émettre une dette commune. Un tabou pour les Allemands et pour beaucoup d’autres pays européens. La dette commune est le symbole de la solidarité dans une fédération.

Guillaume Klossa propose d’étendre le programme Erasmus aux plus jeunes pour «les amener à voir l’avenir de manière positive».
Guillaume Klossa propose d’étendre le programme Erasmus aux plus jeunes pour «les amener à voir l’avenir de manière positive». © belga image

Et la guerre en Ukraine, en quoi a-t-elle changé l’Union?

La guerre en Ukraine est un choc qui nous a fait reprendre conscience de notre fragilité en tant qu’ être humain et de la valeur de ce qui nous paraissait un acquis évident, la paix interne. Elle nous a fait prendre conscience de la puissance et de la fierté de notre modèle qui semble, tout à coup, extrêmement attractif. Attractif pour les pays autour de l’Europe qui souhaitent adhérer à l’UE, mais attractif aussi pour tous ceux qui aspirent à la liberté. Où vont les Chinois, les Africains qui veulent vivre en liberté et être créatifs? En Europe. Les plus grands artistes chinois d’aujourd’hui sont en Europe.

Nous restons un formidable pôle d’attractivité. Non plus l’attractivité des XIXe et XXe siècles sur le mode du tout à la production et de la société du progrès et de la science mais l’attractivité d’une nouvelle civilisation qui donne de la place à la créativité et qui a conscience des limites de l’usage des ressources de l’environnement, des limites de la souveraineté nationale qui doit être encadrée – sous peine de mener à la Shoah et au goulag –, des limites du pouvoir politique sur les droits et la dignité de la personne humaine qui doivent être protégés.

Pourquoi les Européens doivent-ils, comme vous le suggérez, se réapproprier le concept de civilisation et proposer un projet civilisationnel?

Quand il s’est adressé au Parlement européen, le président Volodymyr Zelensky a dit: «Etes-vous conscients que l’Union européenne est une civilisation d’avenir?» La vérité est que nous sommes une civilisation mais que le mot «civilisation», à cause des excès de l’«Europe civilisatrice» du XIXe siècle qui a conduit à deux guerres mondiales et aux dégâts du colonialisme, a été tabou. Il peut ne plus l’être parce que l’on ne parle pas de la même civilisation que celle d’avant-guerre. La civilisation européenne a tiré les enseignements de ses erreurs et a revu ses fondamentaux de manière drastique. On a remplacé l’état de guerre intermittent par l’état de paix permanent. On a remplacé le rapport de force par le rapport de droit, une avancée civilisationnelle considérable. On a donné un caractère contraignant à certaines valeurs qui n’étaient pas respectées mais qui étaient affirmées, la dignité de la personne humaine, l’égalité homme-femme… Et on a aussi intégré dans nos politiques des limites en matière de souveraineté et d’environnement. L’Europe est à l’avant-garde dans ce domaine. Le Green Deal en est un modèle. Pourquoi est-il nécessaire de proposer un projet civilisationnel maintenant? Parce que depuis trente ans, le monde est dans une mutation radicale qui, à bien des égards, ressemble à celle de la Renaissance, avec un rééquilibrage des puissances extrêmement rapide, avec des révolutions scientifiques, technologiques qui posent des questions sur la place de l’humain et qui créent des problématiques en matière de désinformation. Ce monde en mutation radicale provoque une perte des repères comme la Renaissance l’avait fait. Quand il y a perte de repères, il y a un besoin de grands récits. Les Chinois, les Américains, les Russes l’ont compris. Ils ont chacun leur récit civilisationnel basé sur des fictions. Nous, les Européens, nous n’avons pas réussi à avoir notre récit commun alors que nous avons une série d’éléments factuels qui nourrissent un récit civilisationnel revitalisé extrêmement puissant, moderne, attractif. Il faut l’assumer.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a rappelé lors de son allocution au Parlement européen, le 1er mars, que l’Union européenne est une civilisation d’avenir.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a rappelé lors de son allocution au Parlement européen, le 1er mars, que l’Union européenne est une civilisation d’avenir. © getty images

N’y a-t-il pas un risque à mettre en avant des projets civilisationnels en sachant que les Américains, les Chinois, les Russes n’en ont pas la même vision inclusive et pacifique que les Européens?

Notre intérêt est aussi de forger notre cohésion. Si on veut atteindre cet objectif, il faut avoir un projet. Le projet européen d’aujourd’hui a la particularité de ne pas être expansionniste. Il vise à être inspirant, pas à imposer une vision du bien ou du mal. La civilisation européenne actuelle est une civilisation du respect. Bien sûr, elle n’est pas parfaite. Mais elle a cette capacité à respecter les différences.

Le temps est revenu de poser la question de la puissance. Mais c’est une puissance transformatrice, écologique, qui dialogue avec les autres pays et les autres civilisations. C’est aussi une puissance citoyenne parce que la force motrice de la gestion des crises de ces dernières années a été cette forme de leadership citoyen qui a fait que les dirigeants politiques ont suivi les opinions publiques, et pas le contraire.

Les citoyens jouent-ils un rôle si important dans la construction européenne?

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, partout en Europe, à l’est, à l’ouest, au nord, au sud, des gens voulaient qu’un tel drame ne se reproduise pas et donc, que l’on invente un monde nouveau. C’est cette dynamique de citoyens, d’intellectuels, de journalistes, de scientifiques… qui a donné une résilience au projet européen. Fondamentalement, il s’appuie sur des volontés multiples de tout le continent. L’histoire, à cause du Rideau de fer, à cause de l’initiative franco-allemande, a réduit le projet européen, en a fait une sorte de projet hémiplégique alors qu’il fallait l’adresser à tous. La dimension citoyenne a été négligée parce qu’elle n’était pas valorisée et qu’elle n’intéressait pas forcément les dirigeants alors que c’est elle qui donne une profondeur et une résilience au projet européen et explique que celui-ci résiste. Alors que d’autres projets, comme l’URSS, se sont effondrés.

(1) Fierté européenne. Manifeste pour une civilisation d’avenir, par Guillaume Klossa, éd. Télémaque, 95 p.
(1) Fierté européenne. Manifeste pour une civilisation d’avenir, par Guillaume Klossa, éd. Télémaque, 95 p. © National

Vous parlez de valoriser la civilité. Est-ce assimilable au mode de vie européen?

Je préfère civilité à mode de vie. Dans l’idée de civilité, il y a une communauté d’individus qui, sans même forcément se rencontrer, se font écho. Il y a ce sentiment qu’ils font partie d’une même société. Pour les jeunes générations qui ont la chance de voyager, c’est une évidence. Etre jeune, s’éloigner de chez soi, revenir… fait prendre conscience de ce qui nous sépare mais aussi de ce qui nous rassemble. Il faudrait créer un Erasmus pour tous les jeunes, même ceux qui ont entre 8 et 10 ans, les envoyer une semaine à l’étranger «seul» dans une famille dont il ne parle pas la langue. C’est une expérience qui grandit et amène à voir l’avenir de manière positive parce que l’on n’a plus peur de l’autre. L’Europe, c’est cela. C’est battre la peur par la connaissance d’autrui.

Guillaume Klossa
Guillaume Klossa © getty images

A la fin de votre livre, vous faites une série de propositions pour nourrir ce grand projet européen. Quelles seraient celles que vous privilégieriez?

C’est un tout. Mais ce qui me paraît important aussi, c’est d’avoir un imaginaire commun. Moi qui ait travaillé à l’UER (NDLR: l’Union européenne de radio-télévision), je suis un ardent défenseur des séries européennes. De vraies séries ambitieuses qui ont les moyens et qui parlent aux Européens. L’influence sur l’imaginaire d’une série comme Borgen (NDLR: série danoise sur la politique et les tourments du pouvoir, à voir sur Netflix) fait qu’elle nous rassemble. Je rêverais d’un «Borgen européen». Je suis convaincu que le moment est venu de penser une vraie démocratie transnationale qui s’articule avec les démocraties nationales et qui permettent aussi aux citoyens de dialoguer ensemble. Aujourd’hui, les progrès de la traduction automatique permettent d’imaginer que chacun puisse parler dans sa langue et être compris par les autres. Cela pourrait aussi être un projet politique au sens noble du terme: mettre en place des systèmes qui permettent à chacun de se comprendre et de dialoguer. Enfin, je pense qu’il faut réformer les institutions. J’ai travaillé, ces derniers mois, avec des personnalités dans un groupe de haut niveau sur le mandat que le Conseil européen pourrait donner à une convention européenne. Il faut réformer de manière ciblée les institutions pour qu’elles permettent à l’Union de devenir une vraie démocratie, d’assumer à terme sa défense parce que les Etats-Unis ne resteront pas éternellement à nos côtés, et d’être plus ambitieuse sur certains sujets comme l’énergie, la santé, l’alimentation qui touchent à la vie des citoyens et pour lesquels aucune réponse nationale n’est satisfaisante aujourd’hui.

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