Romane Bohringer et Matthieu Sampeur. A l'arrière-plan, une chorale d'amateurs, chaque soir différente. © ERICDIDYM

Ultramoderne solitude

Le Vif

Romane Bohringer revient sur scène dans Les Evénements de David Greig, inspiré par la tuerie d’Utoya en 2011. Une pièce pour, dit-elle,  » partager nos immenses solitudes par rapport à des choses incompréhensibles « .

Vendredi 22 juillet 2011. Une bombe explose dans le quartier gouvernemental d’Oslo. Quelques heures plus tard, un camp de la Ligue des jeunes travaillistes, sur l’île d’Utoya, est attaqué par un tireur déguisé en policier : Anders Behring Breivik, 32 ans, partisan de la droite nationale-conservatrice. Il y tue 69 personnes. Ce drame a inspiré à l’écrivain écossais David Greig et au metteur en scène irano- britannique Ramin Gray Les Evénements : le parcours mental de Claire, femme pasteur confrontée à une violence extrême. Romane Bohringer a tenu à incarner ce personnage dans la création française de la pièce, face à Matthieu Sampeur, qui joue tous les autres rôles, masculins et féminins, et à une chorale d’amateurs, différente chaque soir. Rencontre avec une comédienne fédératrice, qui chérit l’utopie du vivre-ensemble.

Romane Bohringer, on n’est pas venu vous chercher pour ce spectacle, c’est vous qui êtes allée au-devant des Evénements. Pourquoi ?

C’est la première fois de ma vie que je fais ça, il fallait que je rencontre Ramin Gray, qui allait monter la pièce en français à Nancy. J’ai entendu parler des Evénements peu de temps après l’attaque de Charlie Hebdo à Paris. Après Charlie, mon horizon s’est profondément et durablement obscurci. J’ai des enfants de 5 et 7 ans et depuis, je ne les regarde plus tout à fait de la même façon. Quand mon fils rentre de la maternelle en disant qu’ils ont appris à se cacher sous les tables, je suis pétrifiée. J’aurais tellement voulu leur éviter ça, aux enfants… Je me suis jetée sur ce texte comme s’il était la seule chose qui pouvait faire taire en moi ce sentiment de grande solitude par rapport à cette violence et à cette inquiétude. Jouer dans ce spectacle a été absolument salvateur pour moi et j’espère que ça le sera aussi pour les gens. Honnêtement, Les Evénements est une de mes plus grandes expériences théâtrales.

Est-ce que ce spectacle n’arrive pas ici trop tôt après  » les événements  » ? A Bruxelles, les attentats, c’était il y a un an à peine.

Je ne pense pas que ce soit trop tôt. Pour moi, il y a une urgence à se consoler ensemble. Après tout ça, on a beaucoup entendu les historiens, les sociologues, les politologues… En revanche, le théâtre, la littérature va seulement s’en emparer maintenant. Il me manquait l’expression littéraire, poétique, théâtrale de ce cri et je l’ai trouvée dans ce texte. Ça m’a permis de l’expurger, de le dire et de le partager.

Il y a une chorale avec vous sur scène. Pourquoi ?

Tout le spectacle a été bâti autour de la présence de cette chorale, qui interprète sept chants imposés et un libre. Ça rend cette expérience théâtrale inouïe pour moi, je ne peux la comparer à rien d’autre. Je joue Claire, une femme pasteur qui dirige une chorale qu’elle voudrait plutôt multiculturaliste, réunissant des gens d’origines et de milieux sociaux différents, dans une espèce d’utopie d’être ensemble. Un jour, un homme vient et décime sa chorale. La pièce raconte le parcours mental de cette femme pour retrouver une forme de foi, une foi dans l’avenir et dans l’être humain. Cette chorale sur scène ne joue pas le rôle de la chorale qui a été décimée, mais peut-être celui de la chorale d’après, de celle qui va se reconstruire.

Tout se passe dans la tête de Claire ?

Oui. C’est comme si elle était entrée dans une nuit de cauchemar, de fièvre, d’agitation, pour essayer de comprendre, de trouver un chemin, une lumière. En France, notre Premier ministre (NDLR : Manuel Valls) a eu cette phrase très malheureuse :  » Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser.  » Ça m’a profondément révoltée et bouleversée parce que je pense que notre seul espoir d’échapper au désespoir, c’est justement de s’armer de connaissance. Le fantôme de l’ennemi est sidérant quand on l’appréhende comme quelque chose qu’on ne connaît pas. Si on commence à essayer de le connaître – aussi révoltantes que puissent être les réponses -, si on commence à lui donner une forme, on a moins peur. Il y a de la folie, mais il y aussi des raisons géopolitiques, sociales… Les explications sont multiples, paradoxales, pas les mêmes pour chacun et pour chaque événement. Dans la pièce, Claire ne trouve jamais la réponse, il n’y a pas de réponse. Mais par le chemin qu’elle parcourt, en parlant, en échangeant, en se confrontant, petit à petit elle reconstruit une forme d’action. Elle voit bien qu’elle ne peut pas saisir le pourquoi, mais ça l’amène à décider si elle veut vivre encore, espérer encore, chanter encore.

Sa chorale multiculturelle rappelle votre première troupe, quand vous avez tourné La Tempête de Shakespeare mis en scène par Peter Brook, avec Mamadou Dioume, Yoshi Oida, Shantala Shivalingappa, Bakary Sangaré… Comment vous êtes-vous retrouvée là ?

J’avais 16 ans, je n’avais jamais fait de théâtre. Ça a été comme une forme de miracle. Parfois j’ai honte de raconter cette histoire parce qu’on dirait une sorte de conte de fées absurde. J’étais une jeune fille très timide, complexée, je n’aurais jamais pu dire à l’époque que je voulais être comédienne, et pourtant je pense que c’était quelque chose que je voulais profondément. Quelqu’un m’a dit un jour qu’il fallait absolument que je rencontre Peter Brook qui était en train de passer des auditions et je me suis laissée convaincre. Je n’avais jamais lu Shakespeare, je n’avais jamais dit un texte de théâtre sur scène. J’étais tremblante, rouge, bégayante. Et pourtant Peter m’a engagée dès la sortie de cette audition. Il a dû sentir ma dévotion, voir en moi ce que j’allais devenir alors que j’étais loin de l’être déjà. Et je me suis retrouvée dans cette troupe pour cinq mois de répétition et plus d’une année de tournée. Ça a été comme une école, j’ai tout appris : me tenir sur une scène, regarder mes partenaires, me faire entendre, appréhender l’espace… Mon rapport d’actrice au sein d’une troupe, le genre de théâtre que j’ai envie de faire, tout vient de là. Pour moi, le théâtre, c’est l’espace du vivre-ensemble. Depuis toute petite, je poursuis une forme d’utopie communautaire. Le groupe a pour moi une importance très forte. Et je fais le métier qui ressemble le plus à ce que je suis : vivre en troupe, jour et nuit, c’est ma vie.

Et au cinéma, c’est différent ?

Le point commun entre le théâtre et le cinéma, c’est la réunion d’utopistes autour d’un objet invisible à construire. Qui sont ces gens assez fous pour vouer leur vie à cet objet non identifié, qui n’est pas une denrée, pas de l’argent ? Ce qui m’attire au cinéma, c’est ce qui est de l’ordre de la technicité : l’image, le cadre, la lumière, le mouvement d’une caméra, le montage… En fait, ce qui me fascine au cinéma, ce sont les cinéastes. Alors que ce qui me fascine au théâtre, ce sont les acteurs. Au cinéma, on nous demande que jaillisse de nous quelque chose d’un moment précis. Et une fois qu’on l’a, cette forme de grâce, même si c’est après 17 prises, c’est fait. On est au service d’une histoire qui va s’écrire sans nous, après. Le cinéma, c’est la spontanéité ; le théâtre, c’est la persévérance absolue. Comme un sportif, comme un musicien qui doit répéter ses gammes. Des acteurs de cinéma me demandent parfois comment je fais pour ne pas m’ennuyer à jouer 60 fois la même chose. Pour eux, c’est une énigme, alors que pour moi, c’est une drogue. Remonter chaque soir sur scène pour gravir à nouveau la montagne, tendue vers cette quête de l’instant gracieux, en restituant la volonté du metteur en scène et la volonté de l’auteur, en étant moi-même traversée à nouveau par la beauté du texte… C’est comme le mythe de Sisyphe. Quand on commence à 20h30 et qu’on sait tout ce vers quoi on doit aller, tout ce qu’on va devoir traverser comme émotions, comme peurs, comme accident peut-être, parfois on est fatigué, c’est vrai. On monte, on monte, et à la minute où on le touche, on l’a et puis c’est fini. Ce n’était présent que pour les spectateurs ce soir-là. Ça n’existe plus et il faut tout refaire. Alors ça, soit c’est repoussant, soit c’est addictif. Moi ça me rend complètement droguée.

Les Evénements : du 18 au 22 avril, au théâtre Varia, à Bruxelles, www.varia.be

ENTRETIEN : ESTELLE SPOTO

 » Le cinéma, c’est la spontanéité ; le théâtre, c’est la persévérance absolue  »

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