Quelques jours après le déclenchement de la guerre, le président italien Sergio Mattarella assistait à une messe dans la basilique Santa Sofia de Rome, en soutien aux Ukrainiens. © GETTY IMAGES

Comment la guerre en Ukraine fracture la politique italienne

Silvia Benedetti Correspondance en Italie

L’Italie est devenue un baromètre européen de l’ambivalence à l’égard de l’Ukraine, entre tenants de la solidarité avec Zelensky et défenseurs d’une attitude prudente à l’égard de Poutine. Au point de fracturer le Mouvement 5 étoiles.

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Colombes et faucons. Compassion et panique. Diplomatie et envoi d’armes. Le conflit en Ukraine a introduit, dès son commencement, une périlleuse dialectique des extrêmes et de fortes divisions politiques en Italie. Le vigoureux soutien offert à Kiev par Rome représente, en effet, aujourd’hui, le principal point de discorde au sein du paysage institutionnel italien, qui en subit déjà les premières douloureuses conséquences.

C’est en affirmant qu’il fallait impérativement «choisir de quel côté de l’histoire se positionner: avec l’Ukraine agressée ou avec l’assaillant russe», que l’actuel ministre des Affaires étrangères, Luigi Di Maio, a récemment quitté son parti, le Mouvement 5 étoiles (M5S), après l’avoir accusé de saper tous les efforts du gouvernement sur le front de la guerre. Il a ensuite lancé une nouvelle formation politique, bien conscient de donner un probable coup de grâce à un M5S déjà en perdition. Or, indéniablement, le maître-mot qui, dès le début des hostilités en Ukraine, a servi de fil conducteur à toutes les décisions de l’exécutif de Mario Draghi est «solidarité».

Il faut choisir de quel côté de l’histoire se positionner: avec l’Ukraine agressée ou avec l’assaillant russe?

Draghi l’européiste

Forte d’une communauté de quelque 240 000 travailleurs ukrainiens résidents, la péninsule a ouvert les bras, sans la moindre hésitation, à 120 000 réfugiés fuyant les combats. Le 6 mars, quelques jours après le déclenchement des hostilités, le président de la république, Sergio Mattarella, a assisté à la messe célébrée dans la basilique catholique ukrainienne de Rome, Santa Sofia, afin de souligner le lien historique entre l’Italie et cette communauté discrète, tenace et laborieuse. «Nous ferons tout ce qu’on peut», a-t-il promis aux fidèles présents.

Une promesse que le président du Conseil, Mario Draghi, n’a cessé de défendre, sans jamais tergiverser ou fléchir, malgré les hésitations, voire les vives oppositions, de son hétérogène majorité. Viscéralement européiste et atlantiste, ce dernier a, en effet, réussi à atténuer, avec une force de persuasion sans pareille, les perplexités des dirigeants politiques italiens qui, pour diverses raisons, se sentaient encore proches de Moscou, comme Silvio Berlusconi ou le leader de la Ligue, Matteo Salvini.

La position de Rome a été sans équivoque, pour le moins initialement: l’invasion russe est «injustifiée et inacceptable», les sanctions contre Moscou sont incontournables, la péninsule apportera à Kiev tout le «soutien politique, militaire, financier et humanitaire nécessaire». Un engagement présenté comme inéluctable, et à même d’entraîner des sacrifices pour les Italiens. «Mais préfère-t-on la paix ou l’air conditionné?», a lancé Mario Draghi, fidèle à son langage sec et austère, au cours d’une conférence de presse.

Les armes avant la diplomatie

Fermeté, sacrifices mais, surtout, envoi d’équipement militaire à Kiev. «Les armes permettront le retour à la diplomatie», est la thèse sous-jacente qui donne des ailes à cet inédit activisme italien. Salué par le gouvernement de Volodymyr Zelensky, Mario Draghi encourage, malgré les quelques hésitations initiales de ses alliés allemands et français, l’adhésion à venir de l’Ukraine à la grande famille européenne. «Vladimir Poutine croyait nous avoir divisés. C’est le contraire. L’Union européenne est, aujourd’hui, plus forte et attrayante que jamais», a-t-il récemment déclaré.

Une politique étrangère ne peut, toutefois, faire l’impasse sur le sentiment populaire. Or, les Italiens nourrissent une inquiétude croissante et ne semblent pas tous disposés aux grands sacrifices. Ainsi, alors que le gouvernement invite les opérateurs à accélérer le remplissage des réserves de gaz, les prix des matières énergétiques flambent et l’éventualité de rationnements à venir angoisse ménages, entrepreneurs et industriels. Et peu importe si Draghi, se voulant rassurant, ne cesse de répéter que la dépendance nationale au gaz russe est passée de 40% à 25% en seulement quelques mois, et qu’aucune pénurie de gaz n’est à craindre… Dans ce contexte inflammable, c’est la peur qui semble parfois prévaloir.

Diviser pour régner

Hantée par la crise économique, et se sentant au seuil d’un conflit pouvant embraser le cœur même de l’Europe, une partie de la population est tentée de remettre en question la ligne dictée par l’exécutif. Un récent sondage Euromedia le souligne clairement: un Italien sur deux est défavorable à la livraison d’armes à l’Ukraine. Une frilosité qui a fait son irruption au Parlement où, la semaine dernière, le président du Conseil a été attaqué par quelques députés de l’opposition. «Si vous parliez un peu moins avec Joe Biden et un peu plus avec les Italiens – il vous suffirait de rentrer dans un bar pour le faire –, vous vous rendriez compte que les citoyens ne veulent pas avoir de sang sur leurs mains», a lancé Francesco Forciniti, député d’Alternativa, un parti dissident de M5S, «ils ne souhaitent pas faire partie d’un pays cobelligérant mais demandent, au contraire, que la vocation diplomatique de l’Italie soit enfin mise au service de la paix». Matteo Salvini, bien plus nuancé, est du même avis. «Obsédé», selon ses proches, par le conflit, l’homme fort de la Ligue était prêt à se rendre à Moscou pour évoquer avec de hauts responsables russes «l’hypothèse d’un cessez-le-feu, la fin du blocus des ports ukrainiens et la reprise des négociations». Son envie de jouer un rôle dans la résolution du conflit était tellement grande qu’il avait oublié d’en informer l’exécutif. Très critiqué, Salvini a été finalement contraint de renoncer à sa «mission».

Face à l’édifice qui risque de se lézarder, le Kremlin se frotte les mains. «Les grands leaders du passé ont été remplacés par de faibles technocrates. Il est évident que Draghi n’est pas comme Berlusconi…», a déclaré, sarcastique, l’ancien président russe, Dmitri Medvedev, le 23 juin. Diviser pour régner. Les dirigeants à Moscou, comme à Rome, sont désormais parfaitement conscients que l’issue de la guerre en Ukraine se jouera aussi dans le cœur des Européens.

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