A Trabzon, le 3 avril, les partisans de Recep Tayyip Erdogan agitent des banderoles en faveur du oui. L'approbation de la réforme constitutionnelle conférerait au président turc un pouvoir quasi absolu. © E. WEST/POLARIS IMAGES POUR LE VIF/L'EXPRESS

Turquie : plongée chez les purs et durs de l’AKP, le parti d’Erdogan

Le Vif

Non à l’Europe et gloire à Erdogan. Trabzon, l’ancienne Trébizonde, voue au président turc, enfant du pays, un culte fervent.

Sur cette placette du vieux Trabzon, entre la mosquée Gülbahar Hatun et la statue en pied de Mustapha Kemal Atatürk, père fondateur de la Turquie moderne, le trio de retraités devise placidement, arrimé à son banc fétiche. Mais dès que l’étranger de passage, évoque le référendum constitutionnel du 16 avril, les voix enflent, couvrant bientôt le clapotis de la fontaine voisine. Un peu comme si, au seul énoncé de l’échéance, à la seule évocation du dessein de Recep Tayyip Erdogan – confisquer tous les leviers du pouvoir par la grâce d’une loi fondamentale taillée sur mesure -, une digue cédait, libérant des flots amers et furieux.

 » Pourquoi cette hostilité de l’Europe envers lui ? « , tonne le papy le plus véhément, avant de piocher dans une liasse de papiers un article consacré au chantier du troisième aéroport d’Istanbul.  » En fait, vous craignez que Francfort perde à notre profit son statut de plate-forme no 1 du transport aérien.  » C’est parti, et tout y passe.

Morceaux choisis :  » Erdogan est un des nôtres, un fils du peuple. L’argent, il le garde en Turquie et ne le planque pas en Suisse. Lui, au moins, échappe à l’influence du lobby banquier juif international. Au Canada, aux Etats-Unis, en France, les sionistes contrôlent tout. La moitié des Européens sont des fascistes. Et une obsession dicte cette entreprise de dénigrement : l’islamophobie.  »

Objecte-t-on que les références au nazisme dégainées par Ankara à l’encontre d’Angela Merkel attisent les feux de la discorde ? La riposte, empruntée mot pour mot à la propagande maison, claque :  » Tant que vous le qualifierez de dictateur, nous vous traiterons de nazis.  »  » La Turquie accueille sur son sol 3 millions de réfugiés syriens et irakiens, glisse le moins emporté des trois, naguère salarié d’une usine allemande. Et vous, combien ? Quelques centaines. C’est donc ça, votre démocratie ?  »

Le 2 avril, sur l'une des artères principales de Trabzon, on a déployé des bannières en soutien à Erdogan, qui animera un meeting le lendemain. Le 16 avril, le chef de l'Etat joue gros : un échec du oui le fragiliserait au pays comme sur la scène internationale.
Le 2 avril, sur l’une des artères principales de Trabzon, on a déployé des bannières en soutien à Erdogan, qui animera un meeting le lendemain. Le 16 avril, le chef de l’Etat joue gros : un échec du oui le fragiliserait au pays comme sur la scène internationale. © E. WEST/POLARIS IMAGES POUR LE VIF/L’EXPRESS

Le 3 avril, lorsque le chef de l’Etat, enfant du pays, fait escale dans l’ancienne Trébizonde le temps d’un mégameeting, il accoste en pays conquis. La cité portuaire, ville natale de Soliman le Magnifique, figure parmi les bastions du Parti de la justice et du développement (AKP), formation islamo-conservatrice à sa dévotion. Si, à l’échelon national, l’issue de l’empoignade entre le evet – oui – et le hayir – non – paraît incertaine, les oracles locaux prédisent, sur cette frange littorale de la mer Noire, le net succès, voire le triomphe du blanc-seing réclamé par celui qui vécut le plus clair de son enfance à Tepebasi, village perché sur les hauteurs de Rize, un peu plus à l’est.

Dotés de moyens enviables, les partisans du oui font feu de tout bois. Dans leur arsenal de campagne, d’immenses tentures à l’effigie du président, du chef du gouvernement et patron de l’AKP, Binali Yildirim, ou du ministre de l’Intérieur, Süleyman Soylu, natif du lieu, des brassées d’affiches, fanions et tracts exaltant la nation et l’Etat, et des grappes de ballons. Mais aussi une flottille de minibus sonorisés sillonnant quartiers urbains et bourgs ruraux.

Erdogan est un des nôtres. L’ argent, il le garde en Turquie et ne le planque pas en Suisse »

 » Qui paie ? Le pouvoir central, la municipalité et le secteur privé, avance Murat Taskin, conseiller à la chambre de commerce et chroniqueur politico-sportif. Pas de dépenses énormes pour autant : il suffit que la mairie, fief de l’AKP, mette à disposition son parc automobile et ses fonctionnaires. Quant aux businessmans, nul besoin de leur forcer la main : mieux vaut se placer du côté du manche.  » Persuadé qu’une victoire du non plongerait la Turquie dans le chaos, Metin Kefelioglu, dirigeant d’une société de construction, épaule les  » erdoganistes  » à sa manière.  » En toute liberté, insiste cet ingénieur civil. Un peu comme le supporter d’un club de foot : soutien matériel et mobilisation de l’entourage.  »

Pôle ancestral du négoce maritime, Trabzon a bénéficié des travaux d’infrastructures – réseau routier, logement, santé – engagés à marche forcée par l’équipe Erdogan, tout comme son arrière-pays, royaume de la noisette, de la cerise et du thé.  » Mieux-être illusoire, nuance un économiste du cru. L’essor du pouvoir d’achat des ménages doit beaucoup au surendettement. Le taux de chômage réel avoisine les 20 %, soit 8 points de plus que le chiffre officiel. Et le gel des investissements, rançon des tensions politiques, tend à perdurer, tout comme l’atonie de l’activité touristique.  » Si les estivants venus des monarchies du Golfe ou d’Iran goûtent la verdoyante fraîcheur des reliefs, au point d’y acquérir terrains et villas, les visiteurs occidentaux se font rares.  » En fait, note Murat Taskin, nous perdons sur les deux tableaux : les Européens nous boudent et les Arabes vont chercher ailleurs une atmosphère libérale plombée par l’emprise de l’AKP.  »

Le 3 avril, à Trabzon, vente de bandeaux et d'écharpes à la gloire d'Erdogan avant le discours prononcé place Atatürk, au coeur de la ville.
Le 3 avril, à Trabzon, vente de bandeaux et d’écharpes à la gloire d’Erdogan avant le discours prononcé place Atatürk, au coeur de la ville.© E. WEST/POLARIS IMAGES POUR LE VIF/L’EXPRESS

Pour l’heure, l’appareil du parti quadrille méthodiquement le terrain. Vice-présidente de la section féminine locale, Memduha orchestre une intense campagne de porte-à-porte.  » Les femmes, souligne cette chimiste de formation, exercent une réelle influence. Notamment dans les villages. Et, dans le secret de l’isoloir, elles font ce que bon leur semble.  » En sa qualité de cadre aguerri, cette pasionaria maîtrise à la perfection l’argumentaire censé apaiser les inquiétudes qu’inspire la Constitution revue et corrigée.

Une dérive monarchique ?  » Aucun risque. Le sortant aurait droit à deux mandats de cinq ans. S’il déçoit lors du premier, les électeurs l’écarteront.  » En revanche, point de langue de bois dès lors qu’il est question de l’orage grondant dans le ciel turco-européen.  » Formidable pour nous ! s’extasie Memduha. Plus les Vingt-Huit dénoncent notre président, mieux se porte le oui.  »

Erdogan détient un énorme atout : il a gravi tous les échelons

Soyons clairs. Pour un citoyen acquis à l’inflexion institutionnelle souhaitée par le  » palais blanc « , siège de la présidence, combien donneront leur aval non à un texte, que peu d’ailleurs ont lu, mais à un leader ?  » Je voterais pour un animal de compagnie, pourvu qu’il soit investi par Erdogan « , lance un de nos Trabzonlu – habitants de Trabzon – à la retraite. Un culte aveugle qui désole Sarkan, propriétaire à Rize d’un restaurant de poissons et d’un café-bar.  » Il y a dans cette adhésion inconditionnelle du défi et du déni, râle cet épicurien barbu. Une part d’irrationnel. Les disciples d’Erdogan le surprendraient au lit avec leur femme qu’ils refuseraient d’y croire. Parce qu’il détient, au-delà de son charisme et de ses talents d’orateur, un énorme atout : de l’enfance humble au sommet, via la mairie d’Istanbul, il a gravi tous les échelons. Et peut donc parler n’importe où, à n’importe qui, aussi à l’aise dans un café que dans un champ, un atelier ou un amphi.  »

Dans les rangs, fournis, des nostalgiques d’une splendeur ottomane révolue, une telle aura aide à ratisser large. Planté sur le seuil de sa boutique de confection, Ali Kemal, moustache blanche et drue, casquette de feutre noir, exhibe volontiers sa carte du MHP, le Parti d’action nationaliste. Si la base de ce mouvement d’extrême droite déplore la dilution de son identité dans l’alliance scellée avec l’AKP, ce septuagénaire jovial n’en a cure.  » J’ai eu voilà peu un pépin de santé, confie-t-il. Les soins et le traitement ne m’ont pas coûté une livre. Du temps de mon père, il fallait payer, et plutôt deux fois qu’une. Ça, c’est grâce à Erdogan. Ce monsieur remet la Turquie à sa vraie place. Si les Européens préfèrent les terroristes à notre loyauté, tant pis pour eux.  » Allusion aux griefs suscités par la répression de l’irrédentisme kurde comme par les purges massives déclenchées au lendemain du putsch avorté de juillet 2016.

Sur un registre moins abrupt, un architecte avoue un même dépit sans retour :  » Votre Europe montre son véritable visage, assène-t-il. Accalmie diplomatique ou pas, la rupture est consommée. Ras le bol de courber l’échine sous les diktats de Bruxelles. A quoi bon rejoindre une union qui ne veut pas de nous ?  »

Attablés à cette terrasse ensoleillée du bord de mer, Selahattin et Sarkan se chamaillent en vieux amis. L’un, ancien ambulancier, 60 ans dont trente de militantisme de gauche au compteur, votera evet ; l’autre, hayir.  » Une certitude, lancent-ils en choeur : en cas d’agression extérieure, nous serons unis comme les doigts de la main.  »

A propos de doigts, une chevalière dorée frappée du profil d’Atatürk étincelle à l’annulaire gauche de l’aîné. Quant à Sarkan, il lui suffit de rouler sa manche droite pour découvrir les deux tatouages de son avant-bras. L’un reproduit la signature du  » père de tous les Turcs  » ; l’autre, insolite, joint une moitié du visage de l’icône à un demi-blason de Fenerbahçe, club stambouliote fameux. Pour les deux complices, le message est limpide : pas question de liquider l’héritage kémaliste pour un oui ou pour un non.

De notre envoyé spécial, Vincent Hugeux.

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