Le premier discours de Trump devant le mémorial des héros, au siège de la CIA, le 21 février, a consterné les professionnels du renseignement. © C. BARRIA/REUTERS

Trump et l’ombre du Watergate

Le Vif

Menacé par l’enquête du FBI sur les liens entre Moscou et son entourage, Donald Trump a procédé à un spectaculaire revirement en Syrie. Enquête sur un président en mal d’action.

Moins de cent jours après son investiture, il aurait presque fait penser à un président en fin de règne. Mis en échec sur l’Obamacare, qu’il voulait abolir, et le Travel ban, la loi anti-immigration qu’il voulait imposer, Donald Trump voyait peu à peu sa popularité s’effriter. Surtout, la spectaculaire enquête menée par le FBI (Federal Bureau of Investigation, notamment responsable du renseignement intérieur) sur les relations suspectes de son entourage avec la Russie avait transformé la Maison-Blanche en Fort Alamo : une position assiégée. La semaine dernière, Trump le pragmatique a donc tenté – et réussi – une  » sortie « .

La manoeuvre s’est déroulée en deux temps. D’abord, le président a procédé à un mini remaniement : son gendre Jared Kushner a vu ses compétences étendues, tandis que le réactionnaire Steve Bannon a été rétrogradé (il demeure conseiller politique, mais n’assiste plus aux réunions concernant la sécurité américaine). Ensuite, s’appuyant sur son nouveau conseiller à la sécurité nationale, le général H. R. McMaster, un stratège unanimement respecté, le président ordonne une attaque contre le dictateur syrien Bachar el-Assad et fait tirer, depuis la Méditerranée, 59 missiles Tomahawk.

Cette initiative en forme d’électrochoc répond certes à l’émotion sincère du chef de l’Etat, bouleversé par les images télévisées d’enfants gazés en Syrie. Mais elle vise aussi deux autres objectifs : remettre en selle un président  » fort « , et détourner l’attention des Américains, de plus en plus accaparée par le rebondissement de l’enquête du FBI. Les services fédéraux avancent dans les investigations qu’ils mènent au sujet du piratage des serveurs informatiques du Parti démocrate.

Le patron du FBI, James Comey,
Le patron du FBI, James Comey, « l’homme le plus important de Washington », selon un éditorialiste.© J. ROBERTS/REUTERS

L’année dernière, en pleine campagne électorale, des hackers s’infiltrent dans les ordinateurs du comité national démocrate (DNC), la direction du parti. Ils se présentent sous l’identité de  » Guccifer 2.0 « , font fuiter des documents confidentiels ainsi que des e-mails privés de la candidate Hillary Clinton sur le site WikiLeaks. Objectif : affaiblir la démocrate, opposée à Trump. Le FBI lance une enquête. Première découverte : les cybercambrioleurs sont en réalité des membres du service de renseignement militaire russe, le GRU. Dès lors, le FBI soupçonne ce dernier d’agir en lien avec l’entourage du candidat Donald Trump, dans lequel les amis de la Russie sont légion. Un nouveau Watergate ?

Une enquête de grande ampleur

La différence avec l’époque de Nixon, c’est que l’affaire actuelle est beaucoup, beaucoup plus grave »

 » La différence avec l’époque de Nixon, c’est que l’affaire actuelle est beaucoup, beaucoup plus grave, alerte l’ancien procureur fédéral Edwin H. Stier, spécialisé dans les dossiers complexes de corruption et la criminalité en col blanc. Le Watergate n’était qu’une histoire de basse intrigue, un coup tordu interne à la vie politique américaine. Le hacking de la campagne démocrate en 2016 constitue une attaque étrangère contre l’Amérique et sa démocratie.  » Raison pour laquelle l’affaire dérange aussi bien les Démocrates que les Républicains, lesquels ne défendront pas Donald Trump si l’enquête devait un jour conduire jusqu’à lui.

L’ampleur des moyens mis en oeuvre par la division du contre-espionnage du FBI donne la mesure de l’inquiétude. Déjà, 20 enquêteurs – un nombre inhabituellement élevé – sont mobilisés à plein temps. Preuve du caractère hypersensible du dossier, et de son accélération, une unité spéciale est sur le point d’être créée, qui sera installée au siège du FBI, à proximité du bureau de son directeur, James Comey. Celui-ci sera ainsi informé de l’évolution de l’enquête en temps réel. A ce dispositif s’ajoute l’appui de la CIA (Central Intelligence Agency, chargée du renseignement extérieur) et de la NSA (National Security Agency, qui s’occupe de la sécurité informatique). Sans oublier la coopération des  » services  » des pays alliés, comme le Royaume-Uni.

Démarrée en août dernier, l’enquête comporte deux volets. Le premier relève du domaine du contre-espionnage et a permis de déterminer l’origine russe du hacking contre la campagne de Hillary Clinton. Le 6 janvier, le FBI publie d’ailleurs une version  » déclassifiée  » de cette partie de l’enquête. Conclusion :  » Les efforts de la Russie visant à influencer l’élection de 2016 ne sont que l’exemple le plus récent de la volonté de Moscou de déstabiliser l’ordre démocratique américain et occidental. Par comparaison avec les opérations précédentes, ils témoignent d’une montée en puissance. Poutine et le gouvernement russe entendaient discréditer Hillary Clinton afin d’augmenter les chances de victoire de Donald Trump au moyen d’une stratégie mixte mêlant opérations « couvertes » (NDLR : c’est- à-dire secrètes, comme le hacking informatique) et actions « ouvertes » (NDLR : campagnes de désinformation dans les médias russes et de rumeurs sur les réseaux sociaux).  »

Trump et l'ombre du Watergate
© AFP/Reuters/REA

Le second volet de l’enquête relève du domaine criminel, au sens de  » crime contre l’Etat « . Il vise à établir l’existence – ou non – d’une collusion entre la campagne de Trump et les services russes. Plusieurs membres de l’entourage du président entretiennent des relations plus ou moins étroites avec des hommes d’affaires douteux et des diplomates russes, à commencer par Paul Manafort (ex-directeur de campagne), Carter Page (ex-conseiller diplomatique) et J. D. Gordon (ex-conseiller politique). Pour avoir rencontré l’ambassadeur de Russie Sergueï Kislyak peu avant l’élection de Donald Trump, le procureur général (ministre de la Justice) Jeff Sessions lui-même est sur la sellette. Un mois après sa prise de fonctions, il a dû se récuser dans l’enquête du FBI, qu’il ne peut donc plus superviser. Motif : contrairement à ses affirmations devant le Sénat, il a bien eu un entretien avec le même Kislyak, à deux reprises, durant la campagne électorale.

Enfin, l’éphémère conseiller à la sécurité nationale Michael Flynn a été obligé de démissionner peu après sa nomination à la Maison-Blanche.  » La proximité de ce général trois étoiles avec Moscou a choqué le microcosme washingtonien, y compris les Républicains « , note un spécialiste de la cybersécurité bien introduit dans les cercles du pouvoir.

Trump fait diversion en braquant les projecteurs sur l’actualité internationale.

Fin mars, on apprend que Jared Kushner, le gendre de Donald Trump et conseiller à la Maison-Blanche, a rencontré, en décembre, le banquier russe Sergueï Gorkov, PDG de la Vnesheconombank. Or, ce personnage figure sur la liste des personnalités sanctionnées par les Etats-Unis depuis l’annexion de la Crimée ! Mieux, le 4 avril, le Washington Post révèle l’existence d’une réunion secrète, aux Seychelles, qui s’est tenue en janvier 2017, entre des proches de Poutine et de Trump, dont Erik Prince, ex-PDG de la société militaire privée Blackwater et frère de Betsy DeVos, secrétaire à l’Education ! Un ancien officier de la CIA, interrogé par Le Vif/L’Express, se dit persuadé que les services russes  » tiennent  » Donald Trump :  » La seule personne contre laquelle il n’a jamais formulé la moindre critique, c’est Poutine. Plutôt bizarre…  » Sur CNN, Joaquin Castro, élu démocrate membre de la commission du Renseignement de la Chambre des représentants qui, à ce titre, est bien informé, va plus loin :  » Mon impression est que des gens seront inculpés et finiront en prison.  »

L’Amérique se dirige-t-elle vers un  » Trumpgate  » ? Peut-être. Mais, au préalable, le FBI doit établir que des membres de l’entourage du futur président connaissaient les agissements russes, qu’ils les ont encouragés et qu’ils ont ainsi participé à un complot fomenté par un pays étranger.  » Quant à l’implication personnelle de Trump, elle serait, le cas échéant, plus difficile à démontrer, reprend l’ancien procureur fédéral Edwin H. Stier. En effet, comme dans les affaires de corruption, le personnage au sommet de la pyramide est par nature isolé et, donc, protégé par tous les étages inférieurs. Toutefois, décrypte aussi l’ex-magistrat, si l’enquête révélait que le candidat Trump a entretenu des relations financières avec des businessmen russes liés au Kremlin et à Vladimir Poutine et que, par ce biais, il a reçu des paiements au cours de sa campagne, alors, là aussi, l’ouverture d’une procédure se justifierait.  »

Seule certitude : une certaine nervosité s’empare, ces derniers temps, du président, qui fait diversion en braquant les projecteurs sur l’actualité internationale. La semaine dernière, il s’est déclaré prêt à attaquer la Corée du Nord. Deux jours plus tard, le 7 avril, il lançait ses missiles sur la Syrie. Autre écran de fumée utilisé : les attaques contre son prédécesseur :  » A quelle bassesse Obama s’est-il livré en me mettant sur écoute pendant la campagne ! C’est du Nixon/Watergate. Type méchant (ou malade) !  » tweete-t-il le 4 mars dernier. Une affirmation qui  » fait le buzz « , mais dépourvue de fondement, selon le patron du FBI, James Comey.  » Aucun président ne pourrait ordonner de telles écoutes « , a-t-il précisé, en soulignant la rigueur de la procédure juridique américaine.

Considéré comme un  » joueur d’échecs « , James Comey devient peu à peu un personnage central du feuilleton Trump. Un temps détesté par les démocrates pour avoir rouvert l’enquête sur les e-mails de Hillary Clinton onze jours avant la présidentielle (puis l’avoir refermée une semaine plus tard), il démontre son indépendance à l’égard du Parti républicain, qui est pourtant sa famille politique d’origine. Expérimenté, il prend même l’ascendant sur son ministre de tutelle, le procureur général Jeff Sessions, lequel est largement affaibli.  » James Comey est le personnage le plus important de Washington « , écrit ainsi Eli Lake, éditorialiste du groupe Bloomberg. Aussi important, désormais, que son lointain et mythique prédécesseur John Edgar Hoover.

Reste que… Les historiens se souviennent : en 1962, le président Kennedy et son frère Robert,  » RFK « , alors procureur général des Etats-Unis, voulaient se débarrasser de Hoover. Le mythique directeur du FBI fut alors convoqué dans le bureau ovale en vue de son limogeage. Calmement, l’intéressé remit à RFK une lettre qui énumérait la liste des frasques sexuelles du président. Quelques minutes plus tard, J. Edgar Hoover fut reconduit dans ses fonctions, qu’il occupa pendant encore dix ans, jusqu’à sa mort, en mai 1972. Un mois exactement avant… le début de  » l’affaire du Watergate « .

Par Alex Gyldén.

Partner Content