Theresa May © Reuters

Theresa May forcée à un Brexit doux

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Les Britanniques ont rejeté le processus dur prôné par la Première ministre, selon la spécialiste du Royaume-Uni Brigitte Adès. Dans un roman, elle prône le débat sur l’islam comme remède aux violences terroristes de Londres et de Manchester.

Chef du bureau britannique et du site de la revue Politique internationale, Brigitte Adès publie Les Exilés du paradis(1), un roman prémonitoire qui suit le parcours de deux jeunes Britanniques d’origine iranienne qu’oppose la perception de l’extrémisme musulman. Revue avec cette spécialiste du Royaume-Uni d’une actualité lourde entre élections législatives et vague d’attentats.

Votre roman retrace le combat de jeunes Britanniques musulmans d’origine iranienne qui arrivent à déjouer un attentat. Une parole de contre-propagande est-elle la meilleure arme contre le terrorisme islamiste ?

Il est fondamental de rouvrir le débat parce que la première chose que souhaite les radicaux, c’est de le faire taire. La plupart des musulmans sont intégrés et sont heureux de vivre en Grande-Bretagne, en France ou en Europe. Souhaitent-ils que l’on parle en leur nom de façon aussi extrémiste ? En Grande-Bretagne, que je connais bien, je ne le pense pas. Ils se sont souvent exprimés en ce sens. De nombreux imams libéraux ont affirmé ne pas accepter que les terroristes s’expriment au nom de l’islam. Cela m’a donné à penser qu’il y a d’autres facettes de l’islam à mettre en avant, notamment l’islam éclairé qui a toujours existé depuis les débuts de cette religion au viie siècle. Le wahhabisme (NDLR : doctrine rigoriste de l’islam en vigueur en Arabie saoudite) a été créé au xviiie siècle par Mohammed ben Abdelwahhab parce qu’il trouvait que le soufisme prenait trop d’importance…

La solution doit-elle venir des musulmans eux-mêmes comme le suggère votre roman ?

Oui. Un ancien directeur du MI6, les services secrets britanniques, me l’a confirmé après l’attentat de Borough Market :  » Les musulmans ont la possibilité de jouer un rôle majeur. Mais encore faut-il leur donner le courage de le faire, notamment en valorisant des personnalités qui sont justes, comme il en existe dans toutes les religions.  » Ceux-là sont la clé pour préparer la communauté musulmane aux défis auxquels l’époque la confronte. Le premier objectif des radicaux est de diviser la société. Les sociétés britannique, française, belge résistent en étant extraordinairement solidaires. Mais dans dix ans ou plus, sous la pression d’attentats répétés, la prochaine génération n’en aura-t-elle pas assez ?

u0022Ces phénomènes de terrorisme sont passagersu0022

Cette vague d’attentats au Royaume-Uni ne signe-t- elle pas l’échec du communautarisme ?

Mon analyse est que ce communautarisme, quel qu’il soit, ne va pas changer du jour au lendemain. Il faut travailler à créer une meilleure porosité entre les communautés. Ce ne sera pas facile parce que les gens ont pris le pli de leurs habitudes. Les Pakistanais, par exemple, sont très heureux en Grande-Bretagne mais parallèlement, ils sont très contents de pouvoir vivre entre eux. Ils n’aiment pas trop que l’on s’intéresse à la manière, par exemple, dont la religion est enseignée dans leurs écoles locales. Comme d’autres, ils doivent prendre leur destin en mains. S’ils le font en interne, ils se sentiront beaucoup plus  » in power  » , comme on dit en Grande-Bretagne,  » en puissance « . Ensuite, des interactions avec les services de renseignement et de police s’établiront. Il faut mettre en évidence cet élément apparu lors de l’attentat de Borough Market : le terroriste père de famille qui y a participé avait été expulsé de la mosquée qu’il fréquentait, un an et demi auparavant, et avait été signalé à la police par des membres de la communauté pour des propos jugés trop radicaux… Petit à petit, les choses vont se mettre en place. Prenez par exemple l’initiative prise par les imams libéraux britanniques de ne pas, à l’avenir, enterrer les terroristes. C’est très intéressant parce qu’il s’agirait d’une vraie sanction : s’ils ne sont pas enterrés, si personne ne prie pour eux, iront-ils au paradis ? A travers mon roman, j’ai voulu montrer un chemin à suivre, celui de jeunes musulmans qui veulent vivre en bonne intelligence dans les pays où ils sont amenés à vivre. C’est pour cela que je cite, à la fin de mon livre, la phrase d’Einstein :  » Ce ne sont pas ceux qui font le mal qui détruisent le monde mais ceux qui les regardent sans rien faire.  » Si rien n’est fait, dans la communauté, pour entraver les endoctrinements subversifs, un jour, les jeunes musulmans reprocheront à leurs grands-parents de ne pas avoir suffisamment agi pour éviter les dérives radicales chez eux.

Votre héros, Farhad, se découvre un ancêtre qui a combattu la secte des Assassins, active aux xie et xiie siècles. Avez-vous voulu montrer que la violence radicale est cyclique et donc éphémère ?

Les Assassins ont sévi pendant quelque 200 ans. J’ai voulu montrer que l’ancêtre de Farhad avait lutté avec succès contre ces radicaux et qu’eux n’avaient pas réussi à changer le cours de l’histoire. Je pense sincèrement que ces phénomènes de terrorisme sont passagers. L’action des djihadistes perdurera si elle réussit à changer notre vie, ce qui n’est pas le cas, si elle parvient à changer le cours des élections, ce qu’elle n’a pas réussi à produire en Grande-Bretagne… Les attentats actuels ne modifieront pas davantage le cours de l’histoire.

Vous ne pensez donc pas que les attentats aient pu contribuer au relatif échec de Theresa May aux législatives ?

Les Anglais se tiennent trop les coudes pour avoir vraiment été secoués par ces attentats. Néanmoins, Jeremy Corbyn a très bien  » joué son atout  » en faisant observer que, ministre de l’Intérieur entre 2010 et 2016, Theresa May avait ordonné des coupes importantes dans les effectifs de la police. Or, la Grande-Bretagne comme la France jusqu’à récemment, disposait d’une police de proximité fort utile, qui quadrillait les quartiers et aidait à repérer les sources de radicalisation. Il faut la renforcer à nouveau. Cependant, la véritable raison pour laquelle Theresa May a été sanctionnée, c’est l’austérité : les Britanniques en avaient assez. Ils ont aussi oeuvré à réduire sa majorité en votant travailliste, afin d’empêcher de faire un Brexit dur auquel finalement peu d’entre eux souscrivaient. En étant obligée de composer avec les Unionistes irlandais du DUP qui sont notamment favorables au maintien de frontières ouvertes, elle sera amenée à défendre un Brexit beaucoup plus doux, plus à même d’aboutir et qui sera davantage du goût des Européens. Autre surprise dans ces élections : l’Ecosse a voté contre l’indépendance et contre un nouveau référendum. Elle restera pour l’instant dans le Royaume-Uni. Dans les négociations avec l’Union européenne, Theresa May pâtira de son affaiblissement. Elle avait proclamé qu’il valait mieux aucun accord qu’un mauvais accord. Elle va s’apercevoir que mieux vaut un mauvais accord que pas d’accord du tout.

(1) Les Exilés du paradis, Brigitte Adès, éd. Portaparole, 220 p.

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