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Steve Jobs, un père froid et cruel ?

Muriel Lefevre

Lisa Brennan-Jobs, la fille du célèbre Steve sort ce 4 septembre un livre, Small Fry, sans concessions sur son père. Il y est décrit comme un être froid et cruel.

Lisa Brennan-Jobs est la fille que Steve Jobs a longtemps cachée. Elle a aujourd’hui quarante ans, vit à Brooklyn et a un fils de quatre mois. Ces dernières années, elle a passé beaucoup de temps à écrire un livre sur son père. Elle justifie sa démarche par la biographie publiée par le journaliste américain Walter Isaacson. « J’y apparaissais comme indifférente à mon père et à ses problèmes de santé », explique-t-elle dans un entretien accordé au New York Times. « J’avais honte d’être le face sombre d’une si belle histoire », poursuit-elle.

Le livre, dont on pourrait traduire le titre par « merdeuse », est le portrait d’une enfance où l’essentiel n’était pas que son père ait changé le monde, mais qu’il n’était qu’un homme qui a essayé et échoué de manière très ordinaire.

Le co-fondateur d’Apple est décédé il y a huit ans d’un cancer du pancréas. Lorsqu’il était beaucoup plus jeune, il a eu un enfant avec sa petite amie de lycée. Longtemps cela restera secret. Le scandale n’éclate que lorsque la mère de la jeune fille demande une pension alimentaire à un Steve Jobs devenu entre-temps richissime.

Quand on la croise, on ne peut nier qu’il y a un air de famille, ni s’empêcher de se demander quelle a été sa part d’héritage. Des calculs mentaux auquel est habituée la jeune femme, mais dont elle est lasse. Tout comme elle est lasse du fait qu’un homme considéré comme visionnaire ne l’a pas aimé et a même ignoré son existence durant de nombreuses années.

Un drame aussi personnel que central dans son développement en tant que personne. « J’ai eu longtemps honte du fait que j’avais ce père, cet homme incroyable. J’ai souvent pensé « étais-je un bébé laid? » Je lui ai même demandé. (…) En réalité j’étais une tache dans sa spectaculaire ascension. »

Un père froid et une mère hippie

Steve Jobs et Chrisann Brennan se sont rencontrés adolescents au lycée de Cupertino, en Californie. Ils ont eu une relation en pointillé jusqu’à ce que Brennan tombe enceinte. Ils se séparent alors définitivement. Lorsque Lisa nait en 1978, ses deux parents n’ont que 23 ans.

Steve Jobs, un père froid et cruel ?
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Jobs venait de fonder Apple avec Steve Wozniak et travaillait sur les premières versions de ce qui allait devenir le Macintosh. Dire que la paternité ne faisait alors pas partie de ses plans est un euphémisme. Pourtant, après la naissance du bébé, il va appeler Lisa la première version de l’ordinateur personnel avant de passer les 20 années suivantes à prétendre que le nom était juste une coïncidence.

Un exemple de déni typique et exaspérant qui, selon Brennan-Jobs, caractérise presque toutes les étapes de sa vie en tant que père. Il va même nier sa paternité. Même lorsqu’un test ADN, en 1982, l’oblige à se rendre à l’évidence, il conteste les résultats et dira à un journaliste du magazine Time que « 28% de la population masculine des États-Unis pourrait être le père ». « Les avocats de mon père ont insisté pour clore le dossier. Quatre jours plus tard, Apple s’introduisait en Bourse et sa fortune dépassait les 200 millions de dollars », explique-t-elle. « Avant même mes sept ans, ma mère et moi avions déménagé treize fois, de chambres chez des amis à des locations temporaires », ajoute-t-elle.

Il n’est certes pas le premier homme à abandonner un enfant non désiré pour se concentrer sur sa carrière, mais ce qui est intéressant dans cette histoire si spéciale c’est que Jobs n’a jamais semblé capable de se décider.

Pendant les sept premières années de la vie de sa fille, il était presque totalement absent. Ensuite il était présent de façon sporadique. Mais là relation se développe au point que, adolescence, elle emménagera chez Jobs qui cherchera à contrôler chacun de ses faits et gestes. Jamais pourtant la relation ne sera totalement fiable. Tant elle est faite de petites méchancetés qui semblent provenir du choc perpétuel qu’est pour Jobs le fait d’avoir une fille.

Elle n’aura pas de chauffage dans sa chambre, il ne voudra pas payer ses frais de scolarité à Harvard et elle devra limiter les visites chez sa mère. Elle excuse néanmoins son père par le fait qu’il était mal à l’aise. Ce malaise prenait parfois de telles proportions qu’on ne voyait plus que ça. « On oublie souvent que lors de mes premières années, il traversait une période où rien ne lui réussissait », précise-t-elle.

« Je n’étais pas capable de le faire fondre à la façon dont les autres pères semblaient fondre pour leurs filles, et je l’ai bien sûr pris personnellement. » Lorsqu’elle était enfant, la peur de Brennan-Jobs de déplaire ou de décevoir son père était insoutenable. Quand elle a huit ans, il a été décidé qu’elle passerait tous les mercredis soirs chez son père, mais l’angoisse est telle qu’elle fait pipi au lit poussant sa mère à prendre d’autres dispositions.

Mon père a dit cette chose étrange à la fin de ses jours : « Je vous en dois une, je vous en dois une. » Je ne l’avais jamais entendu utiliser ce terme auparavant. Et il a continué à le répéter en pleurant. Il était très sérieux. Cela m’a donné le sentiment que je pouvais raconter mon histoire »

Malgré une certaine rancoeur, elle semble déterminée à décrire son père comme étant « bizarre, mais merveilleux ». Et quand il est tombé malade, elle s’est souvenue des choses plus agréables. « Il m’a fallu beaucoup de temps pour réaliser qu’il était en train de mourir », dit-elle.

Brennan-Jobs a clairement des avis contradictoires sur l’approche de son père face à sa fortune. Alors qu’elle vivait à Londres, une amie de son père l’a appelé et lui a dit: « Pourquoi ne l’aides-tu pas avec de l’argent? » Et il a répondu: « Non, je ne vais pas lui envoyer d’argent, je ne veux pas la pourrir. » Parfois, il partait aussi du restaurant sans payer. Il lui aurait dit à plusieurs reprises qu’elle n’aurait jamais rien.

Si Brennan-Jobs s’est convaincue qu’il aurait été bien pire d’avoir été élevée comme héritière gâtée ou d’avoir un père qui l’ignorait et l’aurait ensuite achetée »avec un poney et quelques jolies robes, il lui arrive cependant parfois de trouver ça étrange d’avoir été traité de manière aussi dure. D’avoir été la seule autre personne censée défendre le système de valeurs qui implique un certain degré de privation, comme pour lui. Les décisions de Jobs en matière d’argent pouvaient parfois sembler malveillantes, « c’était surtout, car il ne savait pas comment faire. Il craignait plus que tout que je finisse comme une petite merde. » dit encore Lisa.

Elle fait aussi le constat que le coeur de son père était probablement ailleurs. Que c’était les personnes avec lesquelles il travaillait – ou le travail lui-même – qui avait la meilleure part de lui.

Le livre suscite, quoi qu’il en soit, déjà la controverse. « Lisa fait partie de la famille, c’est donc avec peine que nous avons lu son livre qui diffère radicalement de nos souvenirs. Le portrait de Steve n’est celui du mari et du père que nous avons connu », regrettent Laurence Powell Jobs et Mona Simpson, respectivement épouse et soeur de l’ancien patron d’Apple.

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