L'Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) tente de réagir plus vite, en dotant notamment les pays frontaliers de l'Ukraine d'une trentaine de "points bleus" déployés sur les routes migratoires. © belga image

Réfugiés ukrainiens: des victimes potentielles et surtout invisibles face à l’exploitation

Soraya Ghali
Soraya Ghali Journaliste au Vif

De nombreuses instances européennes et associations redoutent que certains réfugiés ukrainiens ne soient victimes d’abus et d’exploitation, y compris en Belgique.

Les avertissements se suivent et se ressemblent, toujours plus inquiétants. Depuis une semaine, les hautes instances européennes et les associations humanitaires alertent sur le danger « réel et avéré », pour les réfugiés ukrainiens, de tomber dans des réseaux de trafic d’êtres humains. Le risque se situe, d’abord, lors de la traversée. Selon Europol, l’agence européenne de police, les zones les plus préoccupantes sont les frontières, les centres d’accueil et d’hébergement ainsi que les gares ferroviaires et routières, en particulier dans les pays limitrophes de l’Ukraine. Les réfugiés, particulièrement vulnérables et dont 80% à 90% sont des femmes, des jeunes filles, des enfants, des personnes âgées, pourraient être la cible de criminels promettant un transport, un logement gratuit, un emploi…

Le profil des Ukrainiens qui arrivent est en train de changer. Il s’agit de plus en plus de gens n’ayant pas de proches dans l’Union et qui ont moins de ressources.u0022

Ylva Johansson, commissaire europu0026#xE9;enne u0026#xE0; la Migration.

Le Conseil de l’Europe alertait déjà, le 17 mars, sur ce risque aux frontières: « Des trafiquants cibleraient aussi les enfants fuyant l’Ukraine sans parents, et beaucoup d’entre eux sont actuellement introuvables suite à l’évacuation précipitée des orphelinats et des foyers d’accueil. » Des individus suspects ont d’ailleurs été repérés dans les zones d’accueil et les hubs de transit, en Ukraine, en Pologne ou en Roumanie. L’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) tente de réagir plus vite, en dotant notamment les pays frontaliers de l’Ukraine d’une trentaine de « points bleus » déployés sur les routes migratoires en partenariat avec l’Unicef et les autorités locales, lors de la crise migratoire de 2015. A chaque point bleu, les mineurs peuvent se réfugier temporairement, pour quitter le pays en sécurité.

Des chiffres

  • 150 000 migrants en situation irrégulière en Belgique.
  • En 2019, pour 4 500 mineurs non accompagnés, 3 dossiers ont été ouverts pour exploitation sexuelle, et 10 concernent des personnes majeures.
  • Les moyens varient selon les arrondissements judiciaires: rien à Charleroi et 2 enquêteurs à Bruxelles, par exemple.

La menace ne s’arrête évidemment pas aux frontières. En Belgique, sur les quelques vingt mille exilés ukrainiens, se trouveraient deux cents mineurs non accompagnés, dont 108 ont déjà été signalés au service des tutelles. Pour l’heure, une dizaine de tuteurs ont été désignés mais le service est soumis à une pression considérable depuis l’été dernier. Près de 460 mineurs attendent ainsi la désignation d’un tuteur – une démarche qui prend entre trois et quatre mois – alors qu’il y aurait 250 tuteurs (une soixantaine de plus devraient être engagés). L’une des pistes serait de se tourner vers la diaspora ukrainienne.

Sur le terrain, on dit qu’il faut désormais accélérer la cadence. Jusqu’ici, 70% des réfugiés ukrainiens disposent de solutions d’hébergement, une proportion que les autorités belges s’attendent à voir diminuer. Quelque onze mille citoyens ont proposé une offre de logement, mais ils sont peu à avoir été sélectionnés. En cause: une procédure qui patine des agents de Fedasil débordés, tout comme les communes, auxquelles on a confié le screening des candidats hébergeurs – au point que plusieurs d’entre elles ont décidé de ne plus proposer de logements privés.

Or, « le profil des personnes qui arrivent dans l’Union est en train de changer », résumait, lors de la conférence de presse du 25 mars, la commissaire européenne à la Migration, Ylva Johansson. « Jusqu’ici, c’étaient plus tôt ceux qui avaient des moyens financiers et des contacts dans un Etat membre qui partaient. Maintenant, il s’agit de plus en plus de gens n’ayant pas de proches dans l’Union et qui ont moins de ressources. »

Le régime inédit de protection temporaire, activé par l’Union européenne pour la première fois depuis 2001, devrait mieux les protéger des exploitations sexuelle et économique, davantage du moins que les réfugiés sans titre de séjour, privés de revenus et dès lors exposés aux abus. « Ce statut leur permet d’accéder au marché du travail, note Patricia Le Cocq, spécialiste de la traite et du trafic d’êtres humains chez Myria, le centre fédéral Migration. Pour autant, lors d’une recherche d’emploi, il n’est pas du tout exclu qu’ils tombent dans un cadre malveillant. » Il est encore assez difficile d’estimer le nombre de réfugiés désireux de travailler, ainsi que de définir leur profil (âge, sexe) et leurs qualifications (langues, compétences). Il est aussi compliqué de connaître la durée des éventuels contrats.

Sous les radars

Si, en Belgique, on n’observe pas de répercussions sur les réseaux de traite des êtres humains – c’est encore trop tôt pour que ce soit visible – , Patricia Le Cocq fait tout de même part de son inquiétude. « La traite d’êtres humains existe dans notre pays et les chiffres ne sont que la partie émergée de l’iceberg, rappelle-t-elle. Cela risque de s’aggraver avec l’arrivée de réfugiés ukrainiens qui pourraient passer sous les radars, et se retrouver livrés à eux-mêmes. » Déjà avant la guerre, les citoyens ukrainiens figuraient parmi les premières victimes de trafiquants, après ceux issus du Bélarus, de Géorgie et de Moldavie.

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La lutte contre la traite et le trafic d’êtres humains « n’est qu’une priorité sur papier« , selon Patricia Le Cocq, rejointe par d’autres associations, comme le Ciré (Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers) ou Amnesty International. En effet, dans la pratique, les ressources et les moyens consacrés à la traite des êtres humains dans les services de première ligne et chez les magistrats sont réduits, voire abolis en raison d’autres priorités. Des cellules de la police judiciaire fédérale dédiées à la traite des êtres humains ont même été supprimées. Dans certains arrondissements judiciaires, il n’y a plus de magistrats de référence ou alors ils sont absorbés par une section de grande criminalité, s’occupant de plusieurs phénomènes criminels mais dès lors moins spécialisée dans la traite des êtres humains. Ainsi, par manque de temps et de ressources, des enquêtes sont mises de côté.

Hasard du calendrier, une commission spéciale dédiée à la traite des êtres humains vient d’ouvrir ses travaux à la Chambre. « Il y a un problème en Belgique et il est urgent d’attirer l’attention sur ce fléau majeur », conclut Patricia Le Cocq.

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