Marina Ovsiannikova © getty

Qui est Marina Ovsiannikova, ex pro-russe devenue héroïne de l’opposition?

Noé Spies
Noé Spies Journaliste au Vif

L’employée d’une chaîne de télévision russe qui a fait irruption pendant un journal télévisé pro-Kremlin pour dénoncer l’offensive en Ukraine a été libérée avec une simple amende. Son acte « héroïque » a été salué par la communauté internationale, alors que son arrestation a, en même temps, suscité une indignation générale. Qui est cette nouvelle figure de l’opposition et risque-t-elle de lourdes sanctions?

Libérée après un interrogatoire interminable, Marina Ovsiannikova risque toujours des poursuites pénales passibles de lourdes peines de prison, aux termes d’une récente loi réprimant toute « fausse information » sur l’armée russe.

Cette femme de 43 ans s’est illustrée en faisant irruption en direct pendant le journal télévisé le plus regardé de Russie, sur la chaîne Pervy Kanal, où elle est productrice, avec une pancarte critiquant l’opération militaire de Moscou en Ukraine et dénonçant la « propagande » des médias contrôlés par le pouvoir. Sur cette pancarte, Ovsiannikova y avait écrit ces mots : « Pas de guerre » (en anglais). Et puis, en russe : « Arrêtez la guerre. Ne croyez pas la propagande. Ils vous mentent ici. »

Les images de ce geste ont fait le tour du monde, nombre d’internautes saluant un acte d’un « courage extraordinaire », dans un contexte de répression de toute voix critique en Russie. Le président français Emmanuel Macron est même allé jusqu’à se dire prêt à offrir « une protection consulaire » à Marina Ovsiannikova, soit à l’ambassade, soit en lui accordant l’asile.

Mardi, un tribunal de Moscou l’a reconnue coupable d’avoir commis une « infraction administrative » et l’a condamnée à payer une amende de 30.000 roubles (environ 250 euros au taux actuel), selon une journaliste de l’AFP présente dans la salle.

Un interrogatoire de… 14 heures

Après l’audience, pendant laquelle elle a refusé de reconnaître sa culpabilité, l’employée de la chaine TV a dit vouloir « se reposer » après cette épreuve « très difficile ».

« Il s’agit de jours très difficiles dans ma vie, j’ai passé près de deux jours sans sommeil, l’interrogatoire a duré 14 heures », a-t-elle dit dans une brève déclaration à la presse. « Je n’ai pas eu le droit de parler avec mes proches, ni eu accès à une assistance juridique, et c’est pourquoi j’étais dans une position très difficile », a-t-elle ajouté. « Aujourd’hui, je dois me reposer ».

Que risque-t-elle?

De fait, le plus dur pourrait être encore à venir pour la nouvelle égérie des opposants russes à l’opération militaire de Moscou en Ukraine. L’audience de mardi n’était en effet pas directement consacrée à l’action de Marina Ovsiannikova sur Pervy Kanal, mais à une vidéo diffusée parallèlement sur internet dans laquelle elle dénonce l’entrée des troupes russes en Ukraine.

« Nous seuls avons le pouvoir d’arrêter cette folie. Allez manifester. N’ayez pas peur. Ils ne peuvent pas tous nous mettre en prison », s’est-elle exprimée dans cette vidéo qu’elle a enregistrée avant d’entrer dans le studio d’information de la chaîne de télévision publique russe.

Son avocat a dit à l’AFP redouter qu’elle soit jugée pour publication d' »informations mensongères » sur l’armée russe, un crime passible d’une peine maximale de 15 ans de prison.

La simple utilisation du mot « guerre » par des médias ou des particuliers pour décrire l’intervention russe en Ukraine est passible de poursuites, le Kremlin et ses médias utilisant le terme d' »opération militaire spéciale ».

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Le Kremlin parle « d’acte d’hooliganisme »

Signe que l’action de protestation de Ovsiannikova a déplu au sommet du pouvoir, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a dénoncé un acte de « hooliganisme ».

Mais, à l’étranger, les témoignages de soutien se sont multipliés.

« Nous sommes solidaires de la journaliste russe Marina Ovsiannikova qui est une victime de la récente loi abusive sur les médias adoptée par la Russie », a déclaré le secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes (IFJ), Anthony Bellanger.

A Bruxelles, un porte-parole du chef de la diplomatie de l’UE Josep Borrell a salué son geste, estimant qu’elle avait « pris une position morale courageuse et osé s’opposer aux mensonges et à la propagande du Kremlin en direct sur une chaîne de télévision contrôlée par l’État ».

Qui est Marina Ovsiannikova, ex pro-russe devenue héroïne de l'opposition?
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D’Ukraine, elle a reçu à la fois des éloges et du scepticisme. Le président Volodimir Zelensky l’a remerciée pour son courage. Roman Hristsjoek, député du parti « Serviteur du peuple » de Zelensky, a exprimé plus de scepticisme. Il a insinué – sans fournir de preuves – qu’Ovsiannikova était un instrument de propagande russe « pour retarder les sanctions et lancer une discussion sur les ‘bons et les mauvais Russes' ». Le fait qu’une partie du message était en anglais, selon Hristsjoek et d’autres critiques, renforce la thèse selon laquelle il s’agissait d’une opération de propagande visant l’Occident. Néanmoins, l’anglais apparaît un choix logique pour ceux qui veulent toucher un public international. L’opposante a maintenu le fait d’avoir agi seule.

Une vie au sein du système pro-étatique

Les récits de voyage d’Ovsiannikova sur les réseaux sociaux indiquent qu’elle a vécu une vie confortable au sein du système médiatique pro-étatique. Son ex-mari est directeur de Russia Today (RT), une autre chaîne de propagande, et selon les témoignages d’ex-collègues sur le blog Faridaily, Maria Ovsiannikova ne parlait guère de politique avant. Elle a déclaré qu’elle avait commencé à se sentir « très honteuse » de travailler pour Pervij Kanal. « J’ai honte de permettre que ces mensonges soient racontés à l’écran, honte de permettre que les Russes soient transformés en zombies », disait-elle dans son message vidéo.

L’exode du journalisme indépendant

Le durcissement de la censure poutinienne entraîne un exode massif des journalistes vers l’étranger. Des reporters de médias indépendants ont fui depuis le début de la guerre. Tout comme certains grands groupes de presse étrangers qui ont aussi pris la décision de quitter la Russie, face aux menaces russes. Plus interpellant, encore, un certain nombre d’employés de médias pro-étatiques sont silencieux depuis plusieurs jours. Par désaccord, ou par peur de représailles. Le moindre mot de travers pouvant désormais être synonyme de prison.

Marina Ovsiannikova a choisi une voie différente en diffusant son message pendant le journal du soir le plus regardé du pays. Le geste est courageux et symbolique, car il vient enrayer en son coeur une machine de propagande qui touche plusieurs millions de Russes.

L’acte de Marina Ovsiannikova est d’autant plus notable qu’il est de plus en plus difficile pour les Russes d’exprimer leur opposition. Depuis le déclenchement de l’offensive en Ukraine le 24 février, quelque 15.000 manifestants ont été arrêtés à travers la Russie, selon l’ONG OVD-info.

Dans une vidéo enregistrée avant sa soudaine apparition devant les caméras, Marina Ovsiannikova explique son refus de voir la Russie et l’Ukraine comme des ennemis car son père est ukrainien et sa mère russe.

« Malheureusement, j’ai travaillé pour Pervy Kanal ces dernières années, faisant de la propagande pour le Kremlin », ajoute-t-elle. « J’en ai très honte aujourd’hui ».

L’affaire en cours démontrera très certainement à quel degré de sévérité le régime de Vladimir Poutine compte utiliser ses nouveaux outils de répression contre l’information libre.

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