Le 13 mai, les funérailles de Shireen Abu Akleh, à Jérusalem-Est, ont donné lieu à une intervention disproportionnée de la police israélienne. © GETTY IMAGES

Proche-Orient: pouvoirs discrédités, violences débridées (analyse)

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Le meurtre de la journaliste Shireen Abu Akleh met en exergue la domination de l’appareil sécuritaire sur le gouvernement israélien et l’impuissance de l’Autorité palestinienne à seulement exister.

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Le meurtre de Shireen Abu Akleh, journaliste de la chaîne de télévision panarabe Al-Jazira, alors qu’elle couvrait, le 11 mai, une opération de l’armée israélienne à Jénine, en Cisjordanie occupée, marquera-t-il les relations israélo-palestiniennes comme l’avait fait celui du jeune Mohammed al-Durah dans la bande de Gaza, filmé par une équipe de France 2, à l’entame de la seconde Intifada, le 30 septembre 2000? Les deux récits suscitent les mêmes réflexes de déni de responsabilité et d’entrave à l’établissement de la vérité. Mais les contextes sont diamétralement différents.

Les conditions de la mort de la journaliste et de ses funérailles sont un camouflet pour l’Autorité palestinienne.

Les autorités militaires israéliennes ont d’abord avancé comme probable la thèse de tirs palestiniens pour expliquer la mort de la journaliste, diffusant une vidéo qui s’est avérée étrangère au fait. Puis le ministre de la Défense, Benny Gantz, a admis la possibilité que des tirs israéliens en soient la cause. L’Autorité palestinienne a d’emblée incriminé les soldats israéliens engagés dans une opération de répression visant le camp de réfugiés de Jénine contre des combattants palestiniens supposés complices de plusieurs des attentats commis en Israël ces dernières semaines, ayant fait dix-huit morts. Les circonstances connues du meurtre – port de gilet pare-balles avec la mention Press, absence de combattants palestiniens dans l’environnement immédiat, témoignages d’une autre journaliste et d’un producteur d’Al-Jazira – accréditent plutôt l’hypothèse d’un tir israélien délibéré.

Mais le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, excipant son manque de confiance en la partie israélienne, a refusé de participer à une enquête conjointe et de fournir aux Israéliens la balle qui a tué Shireen Abu Akleh. Fait rare, le Conseil de sécurité des Nations unies, y compris donc les Etats-Unis, a adopté une déclaration réclamant une enquête internationale et indépendante pour faire la lumière sur le meurtre.

«Permis de tuer»

Pour Hasni Abidi, le directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) à Genève, ce drame est une conséquence du triomphe de l’approche sécuritaire développée par le gouvernement de Naftali Bennett et de Yaïr Lapid plus encore que par ceux dirigés par Benjamin Nétanyahou.

«Les Palestiniens pensaient pouvoir respirer avec l’arrivée du nouveau gouvernement. Ils constatent que Naftali Bennett est complètement dépassé et que le gouvernement a donné une sorte de permis de tuer aux autorités policières et militaires. L’appareil sécuritaire dispose d’un pouvoir beaucoup plus important que celui des institutions démocratiques israéliennes. La gauche est marginalisée ; le processus de paix est un échec total et c’est l’approche sécuritaire qui domine. Mais le triomphe de l’approche sécuritaire, c’est l’échec de la politique. La mort de Shireen Abu Akleh montre l’impact de cette politique et l’absence de contre-pouvoir.»

Coopération sécuritaire en question

Aux accusations sur la responsabilité de l’armée israélienne dans le meurtre de la journaliste, s’ajoutent celles sur l’attitude de la police israélienne. Lors des funérailles à Jérusalem-Est, sous prétexte de jets de pierre et de chants nationalistes, elle est intervenue brutalement contre le cortège mortuaire dans l’enceinte de l’hôpital Saint-Joseph, suscitant une réprobation largement partagée. «L’inhumanité d’Israël s’affiche en grand», s’est empressée de dénoncer Hanane Achraoui, qui participa aux négociations de paix avec Israël au nom de l’Organisation de libération de la Palestine dans les années 1990. L’image d’Israël en sort assurément affaiblie.

Mais pour Hasni Abidi, «les conditions de la mort de la journaliste et de son enterrement sont (aussi) un camouflet pour l’Autorité palestinienne (AP). On a bien vu qu’elle était complètement en retrait des deux événements. Or, elle est toujours partie à des accords de coopération en matière sécuritaire avec Israël. Plusieurs membres du Fatah (NDLR: le parti historique du combat palestinien dont est membre Mahmoud Abbas) ont d’ailleurs soutenu que l’AP s’était montrée complice de la police israélienne. C’est un nouveau chapitre qui montre le manque de crédibilité de l’Autorité palestinienne et l’intérêt que trouvent les Israéliens à signifier qu’elle n’a plus de poids dans la vie politique et sécuritaire.»

Le directeur du Cermam, à Genève, voit dans le rejet par Mahmoud Abbas de l’enquête commune entre Palestiniens et Israéliens sur le meurtre de Shireen Abu Akleh une manière de prendre ses distances avec le gouvernement israélien et d’exprimer la solidarité de l’Autorité palestinienne avec ses concitoyens. Mais cette démarche est un peu cosmétique. La question posée par de plus en plus de Palestiniens est celle de la poursuite de la coopération sécuritaire avec Israël. Or, sur cette question, Mahmoud Abbas est tributaire de sa dépendance financière à l’égard d’Israël.

«Même si des réserves se font jour au sein même de l’appareil policier palestinien, la coopération continuera, pronostique Hasni Abidi. L’Autorité palestinienne fait face à d’importantes difficultés économiques et financières. La rétrocession des impôts qui transitent par Israël connaît des retards récurrents. Une partie de l’aide internationale est conditionnée à la collaboration entre les deux parties. Les pays arabes ne contribuent plus suffisamment au soutien aux institutions. L’Autorité palestinienne ne dispose plus d’une très grande marge de manœuvre parce que son président est lui-même contesté par l’échec de sa politique et par le report des élections législatives et présidentielles.» Bref, le discrédit des pouvoirs israélien et palestinien laisse peu d’espoir à la possibilité d’une accalmie des violences.

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