Destruction du temple Baal Shamin à Palmyre par Daech, le 25 août 2015 © Reuters

« Pour Daech, les temples sont des idoles modernes »

Le Vif

Cet intellectuel a consacré sa vie à une spécialité à laquelle l’actualité donne une valeur ajoutée : l’ethnopsychiatrie. Selon Tobie Nathan, « dynamiter Palmyre, pour Daech, c’est la même chose que faire exploser un car de touristes à Assouan ».

Né en Egypte au sein d’une famille juive, porteur d’un métissage culturel brutalement éradiqué, Tobie Nathan publie Ce pays qui te ressemble (1), une fresque qui retrace son enfance, la fin d’un monde et l’émergence du désordre présent. L’occasion de l’interroger sur la folie de notre époque.

Le Vif/L’Express : Comment est né l’islamisme ?

Tobie Nathan : Les Frères musulmans voient le jour en 1928, à Alexandrie. Leur fondateur, Hassan al-Banna, est né dans cette ville et il théorise dans ses premiers textes l’idée que seul le retour à l’islam peut sauver son pays des « diableries » occidentales. Déjà, il diabolise l’Occident, colonisateur et modernisateur par la force. L’islamisme naît alors de la rencontre entre l’islam et le communisme. En tant que telle, la doctrine communiste, violemment antireligieuse, ne pouvait pas convenir aux masses de fellahs (paysans), démunis de conscience de classe et attachés à leur foi. Mais, par leur pratique de la réunion de groupe et de la contestation, les cercles intellectuels avaient été conquis par ces idéaux.

Comment s’est opérée la séparation entre communisme et islamisme ?

Les communistes commencent par se réunir entre eux, mais, très vite, ils se rendent compte qu’ils ne sont pas assez nombreux. Pour retrouver le peuple et sa grande masse, il leur faut prendre le chemin des mosquées. D’où la mutation qui conduit aux Frères musulmans. Or ces derniers ont un avantage : l’Egypte a été de longue date marquée par le soufisme, cette tendance mystique de l’islam qui reposait essentiellement sur des confréries, des réunions de village et des réflexions philosophiques.

Dans quelle mesure la dialectique antioccidentale, qui était aussi celle de leurs adversaires nassériens, les a-t-elle aidés à devenir une force majeure ?

Ce discours est en fait un combat religieux. Il y a là un point essentiel de mes recherches en ethnopsychiatrie : l’idée du diable, en arabe sheitan. Selon la croyance musulmane, Satan murmure (weswes en arabe) dans la tête des gens. Et qu’est-ce qu’il murmure ? – « Tu pourrais jouir de tous les biens matériels », « Tu pourrais devenir riche », « Tu pourrais être comme les Européens ». L’Occident est le monde de la facilité, de l’abondance, de l’apparence, de l’abandon moral ; ce n’est pas la voie droite et juste qui conduit au Ciel. Donc si l’on veut lutter contre le diable, il faut combattre l’Occident. Cette idée est d’une puissance prodigieuse et elle explique ce qui se passe chez nous, parmi les populations issues de l’immigration musulmane. L’acquisition de l’aisance matérielle – avoir un emploi, un logement, des appareils ménagers modernes, une vie de loisirs – ne satisfait pas certains esprits qui restent persuadés, quant au fond, que tout cela est mauvais – « diabolique ».

Nous avons donc négligé, dans nos sociétés occidentales, le facteur philosophique qui continue d’agir dans les têtes de certains musulmans ?

Exactement. Je ne suis pas certain que cette opposition ne se trouve que dans l’esprit des musulmans. Il n’y a qu’à penser aux mouvements gauchistes des années 1960 et à leur refus de la « société de consommation ». Mais il est un moteur psychologique très puissant dans l’islam. Là, les rituels religieux encadrent d’obligations votre vie quotidienne, jusque dans ses détails. D’abord, il faut effectuer cinq prières dans la journée, précédées d’ablutions rituelles, ce qui est très prenant et conditionne le restant de vos activités. Si vous êtes livré aux appétits du monde qui s’adressent à vos instincts, si vous êtes confronté à la férocité de la société, ce cadre constitue pour vous un soutien moral considérable. Ce sont non seulement vos actes mais aussi votre nourriture, votre habillement, votre apparence, le soin de votre corps et jusqu’à la façon dont vous vous comportez aux toilettes qui sont encadrés par les rites.

Est-ce propre à l’islam ?

Non, bien sûr, les rites ne sont pas propres à l’islam ; il en existe de tout aussi contraignants chez les chrétiens, les juifs ou les polythéistes, mais c’est leur rigueur et l’adhésion de ses membres qui font la singularité de l’islamisme. Par ailleurs, il existe dans toutes les cultures des hiérarchies transversales, par exemple la maçonnerie. Dans le cadre d’une loge, vous pouvez obtenir un grade supérieur à quelqu’un qui dispose d’un statut social plus élevé que le vôtre dans la société. C’est ce qui existe aussi dans les groupes islamistes où cette hiérarchie transversale est le résultat d’une sorte de surenchère. Si vous êtes très religieux, vous êtes supérieur à celui qui l’est moins que vous, et personne n’osera vous critiquer, puisque vous êtes exemplaire. Vous critiquer reviendrait à critiquer Dieu lui-même. Cette surenchère éclaire l’actualité la plus brûlante : chaque fois qu’un groupe atteint l’extrême, un autre groupe doit aller encore plus loin pour se légitimer. « Allah ou akbar », dit-on, ce qui signifie « Dieu est le plus grand », pas seulement grand… « Le plus » est un concept inhérent à la pensée islamique. Un degré supplémentaire chaque fois ; c’est une mécanique redoutable.

N’y a-t-il pas d’autres facteurs qui expliquent l’ultraviolence de Daech ?

Il faut mesurer l’influence du nazisme dans les pays arabes. Durant la Seconde Guerre mondiale, les jeunes officiers arabes – et pas seulement en Egypte – avaient été impressionnés par la puissance de l’Afrikakorps, qui avait dans un premier temps réussi à battre les Anglais. En Egypte, beaucoup ont pensé que les Allemands pourraient libérer le pays de l’occupation britannique. Ce fut le cas de Sadate, qui ne cacha pas sa sympathie pour le nazisme. Après guerre, les conseillers nazis réfugiés dans les pays arabes ont joué un rôle très important. Or, dans la théorie nazie, la violence est l’argument suprême qui permet de s’imposer à tous. L’installation de la terreur comme stratégie politique délibérée a rencontré la pratique orientale de la surenchère. Cela dit, on se trompe sur Daech ; je pense que ce sont des intellectuels, certes imprégnés d’islam, mais qui se sont inspirés des expériences d’ultraviolence précédentes. C’est également vrai de Boko Haram, dont les chefs sont souvent des gens formés, disposant de diplômes universitaires.

Pourquoi s’en prennent-ils aux sites archéologiques ?

Ils viennent appuyer sur un point faible de l’Occident. Notre relation avec les monuments du passé est unique. Ni les Chinois ni les Africains, par exemple, n’entretiennent de rapports aussi fétichistes avec leur patrimoine : quand un temple est décati, ils le remplacent. Les Occidentaux, eux, n’ont plus de rapport d’usage avec leurs lieux de culte, ils conservent donc précieusement les restes transformés en objets fétiches, statuettes ou colonnes. Pour Daech, le temple de Baal — qu’ils ont détruit — n’est pas un lieu d’usage, il est inactif depuis des millénaires, il est inutile à leurs yeux. Ils ont même déclaré vouloir faire sauter les pyramides d’Egypte ! Ce sont autant d’endroits où murmure le diable, des pierres que les Européens ont réhabilitées ou restaurées et auxquelles ils rendent visite dans leurs habits de touristes. On y fait de l’argent, on y constate la richesse des Occidentaux et la liberté accordée à leur fétichisme. Ces temples sont des idoles modernes aux yeux de Daech ; s’ils sont réduits en poussière, les touristes n’y viendront plus. Dynamiter Palmyre, c’est la même chose que faire exploser un car de touristes à Assouan.

Tout cela ne traduit-il pas le grand échec du monde arabe, qui n’a pas trouvé sa place dans la modernité et dans la mondialisation ?

Je n’ai pas cette vision-là. Il existe des pays musulmans qui n’ont pas échoué et qui sont néanmoins attirés par l’islamisme. C’est le cas de l’Indonésie, par exemple, en pleine croissance. L’islamisme est une tentation de toutes les sociétés musulmanes, indépendamment de leur réussite économique ou sociale.

Pourquoi selon vous ?

C’est une façon de saisir la modernité à pleines mains. L’islam a rarement connu la paix. La communauté, l’oumma, a toujours été une fédération de peuples très divers, de coutumes et de pratiques extrêmement différentes. Comment faire tenir tous ces peuples ensemble face à la constitution d’autres grands groupes humains fédérateurs – l’Europe, les Etats-Unis, la Chine et sa grande diversité, etc. – et comment reprendre une place mondiale à la mesure du milliard et demi de musulmans ? C’est dans sa tension vers l’unification que l’islam rencontre la tentation de l’islamisme. On peut considérer cela comme une régression au sens philosophique, dans la mesure où cette idéologie – l’islamisme – s’en va piocher dans des idéaux anciens, anachroniques ; mais le but stratégique est la recherche d’une modernité politique spécifique. Un dernier exemple : le Qatar est archi-islamiste et c’est, parmi les pays arabes, l’un des plus modernes.

Nous avons encore des décennies d’islamisme devant nous…

J’en ai bien peur.

(1) Ce pays qui te ressemble, par Tobie Nathan, Stock, 540 p.

Entretien : Christian Makarian

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