Mao Zedong : Comment je suis mort

Le Vif

9 septembre 1976 : le maître de la Chine expire enfin. Il raconte sa fin dans ce docufiction. Captivant et dérangeant.

Pourris. Salauds. Ordures. J’aurai leur peau. Ces fumiers ont oublié de quoi je suis capable. Je me vengerai. En 1956, j’ai été le premier Chinois à demander que mon cadavre soit incinéré. Et qu’ont-ils fait, ces vauriens du bureau politique ? Mon corps n’avait pas eu le temps de refroidir qu’ils ont décidé de le faire embaumer.

Ils m’ont posé là. Sur le côté sud de la place Tiananmen. Histoire qu’on ne m’oublie pas, ils ont accroché mon portrait au nord, au-dessus de la porte de la Paix céleste. Qu’ai-je fait pour mériter que mon cadavre gise ici, dans cette maison de poupée géante, symboliquement construite avec des matériaux venus de toute la Chine ? Ma place était de l’autre côté, près de la terrasse qui domine l’ancienne entrée de la Cité interdite. C’est de là que j’ai proclamé, le 1er octobre 1949, la République populaire. C’est de là, durant la Révolution culturelle, au milieu des années 1960, que j’ai vu des milliers de gardes rouges agiter sous mes yeux leurs Petits Livres rouges. De là, même, que partent les manifestations des mécontents ; de là qu’étaient faites les annonces les plus importantes sous les dynasties Ming et des Qing.

Mao Zedong : Comment je suis mort
© Reuters

Oui, moi le natif du rustique Hunan, dont j’ai gardé le fort accent, j’ai toujours cherché, durant mes vingt-sept années à la tête de la Chine, à me mesurer au premier empereur des Qin, un autocrate redouté. Les libéraux m’accusaient d’agir comme Qin Shi Huangdi. Mais ils avaient tort : je le surpassais cent fois. Lorsqu’ils m’admonestaient parce que j’imitais son despotisme, j’étais heureux d’acquiescer. L’erreur des libéraux, c’était de ne pas le dire assez souvent (1). Les Qin, la première dynastie impériale, en 221 avant Jésus-Christ, se sont imposés aux autres royaumes combattants par la ruse et par la terreur. Moi aussi. Dès les années 1930, je l’ai dit : « Le pouvoir est au bout du fusil. »

Mais, à 82 ans, j’étais au bout du rouleau. Certes, ma vie a souvent été agitée ; elle ne l’a cependant jamais été autant qu’en 1976, l’année de ma mort. Je souffrais de la maladie de Charcot, alors non répertoriée par ces incapables de médecins chinois, et qui attaque la moelle épinière. En 1972, déjà, c’est tout juste si j’avais pu me lever pour raccompagner à la porte Richard Nixon, le président américain, quand il est venu me rendre visite à Pékin en compagnie de Henry Kissinger, son secrétaire d’Etat. Avec le temps, la maladie a paralysé mon corps et rendu mes propos incompréhensibles. Personne ne comprenait un traître mot de ce que je racontais, hormis une petite danseuse, Zhang Yufeng, repérée lors d’un déplacement en province et devenue mon infirmière. Eh oui, comme je l’ai dit à Kissinger : « La Chine est un pays très pauvre, mais ce que nous avons en abondance, ce sont les femmes. »

D’ailleurs, en 1976, la mienne me causait encore du souci Car ma quatrième épouse, Jiang Qing, menait le clan des gauchistes de Shanghai, nostalgiques de la Révolution culturelle. Ils s’opposaient à la direction du Parti et aux pragmatiques, conduits par Deng Xiaoping, secrétaire du Parti. Afin de garder la main, j’avais refusé de trancher.

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L’année avait mal commencé, avec la mort de Zhou Enlai, le 8 janvier. Mon Premier ministre avait la réputation d’un homme intègre, qui avait su tenir le cap dans toutes les tourmentes, depuis près d’un demi-siècle qu’il était à mes côtés. En d’autres termes, il aurait trahi quiconque, si cela avait été nécessaire, pour conserver ma confiance. Pendant la Révolution culturelle, quand sa fille adoptive a été torturée par les gardes rouges puis jetée en prison, où elle a fini par mourir à la suite des mauvais traitements reçus, Zhou en a été informé mais n’a rien entrepris pour la protéger, par fidélité à moi-même. C’est bien. Les Chinois l’appréciaient : quand un cortège emporta son corps pour être incinéré, 1 million de personnes se sont massées dans les rues pour lui faire leurs adieux. Mais moi, je n’ai jamais ressenti d’affection pour Zhou, à qui j’ai refusé deux années durant les opérations que nécessitait son cancer. Je n’aime pas les rivaux potentiels ; mieux valait qu’il crève avant moi. Après son décès, j’ai interdit aux fonctionnaires qui m’en- touraient de porter des brassards de deuil. Et j’ai nommé ce falot de Hua Guofeng, le policier au profil de paysan, pour assumer sa succession. J’ai bien fait de me méfier de Zhou Enlai : le 4 avril, à l’occasion de la Fête des morts, j’ai dû faire nettoyer la place Tiananmen des milliers de couronnes déposées en sa mémoire par les habitants de Pékin, à la base du monument aux Héros du peuple. Deux millions de personnes ont fait le déplacement. Le lendemain, des dizaines de milliers d’obstinés ont demandé que les couronnes soient restituées. Ces imbéciles ont renversé un fourgon de police et incendié des véhicules. C’est le seul incident contre-révolutionnaire de mon règne, sur la place Tiananmen, et on en est venu à bout en vingt-quatre heures. Dans la foulée, afin de renforcer mon autorité, j’ai fait destituer Deng Xiaoping de tous ses postes, sans pour autant l’écarter du Parti. Pour voir comment il se conduirait. Un autre compagnon de route, le maréchal Zhu De, est mort en juillet. Presque tous mes anciens alliés s’étaient éteints les uns après les autres, souvent par mon action.

Le 28 juillet, la nature s’en est mêlée. L’un des plus graves séismes de l’Histoire a aplati la ville de Tangshan, non loin de Pékin, faisant plusieurs centaines de milliers de morts. Puis la terre a tremblé dans le sud. Et une pluie de météorites – la plus grosse approchait les 2 tonnes – s’est abattue sur les régions du nord-est. Autant de signes avant-coureurs de la fin de mon règne, dans ce pays super-stitieux, où l’homme se croit encore « soumis à la volonté du Ciel ».

Le 9 septembre dans l’après- midi, il régnait à Pékin la chaleur moite d’un été tardif. Depuis cinq semaines, j’étais installé dans le bâtiment 202, un édifice capable de résister aux tremblements de terre que j’avais fait construire deux ans plus tôt à Zhongnanhai, le domaine fermé où siège le gouvernement, à l’ouest de la Cité interdite. Avec mon entourage, je ne communiquais plus qu’en crayonnant mes instructions sur des bouts de papier. Dans la nuit du 8 au 9 septembre, peu après minuit, je me souviens que mon médecin, le fidèle Dr Zhisui Li, a pris ma main : « Tout va bien, monsieur le président. Nous pourrons vous aider. » Là-dessus, l’électrocardiogramme est devenu plat. J’étais mort.

70 millions de morts ?

1893 Le 26 décembre, naissance de Mao Zedong à Shaoshan, bourgade du Hunan (centre).

1935 Prend la tête du PCC. Purges.

1949 Après trois décennies de guerre (civile, contre le régime nationaliste, puis contre l’occupation japonaise), Mao proclame la République populaire.

1951-52 Vague de terreur contre les « ennemis du peuple » : plus de 1 million de morts.

1957 Une campagne de rectification menée par Deng Xiaoping envoie un demi-million d’intellectuels aux travaux forcés.

1958-61 Le Grand Bond en avant, lancé par Mao, provoquera la plus grande famine dans l’histoire du pays : plus de 35 millions de morts.

1966-76 La Révolution culturelle provoque une nouvelle guerre civile et des millions de morts.

1976 Le 9 septembre, mort de Mao, à Pékin.

A peine est-ce arrivé que les ignares du bureau politique se sont réunis dans une salle voisine. Et une de leurs premières requêtes a été adressée au Dr Li : il fallait m’embaumer. Quelle histoire ! Comme il le raconte dans ses Mémoires, il ne voulait pas en entendre parler : « C’est impossible, il a dit. Même le fer et l’acier se corrodent avec le temps. Alors, un corps humain… » C’est un domaine auquel les Chinois ne connaissaient rien. Des archéologues avaient bien déterré peu de temps auparavant des corps vieux de plusieurs centaines d’années, en bon état de conservation. Mais le bon Dr Li a vite conclu que, dans mon cas, les anciennes techniques chinoises seraient inutilisables : enfouis dans le sol à une très grande profondeur, les corps n’avaient jamais été exposés à l’oxygène et s’étaient désagrégés au contact de l’air…Il n’en menait pas large, le toubib. D’autant que mon épouse s’agitait dans les couloirs et cherchait déjà à dénoncer les responsables de ma mort : le médecin officiel constituait une cible idéale.

C’était la nuit, et le malheureux Dr Li a dû improviser. L’une de ses assistantes, Xu Jing, est partie voir s’il y avait quelque chose d’écrit sur le sujet à la librairie de l’Académie des sciences médicales. Une heure plus tard, elle a téléphoné : « J’ai trouvé un article dans une revue occidentale. Une technique pour préserver les corps assez longtemps consiste à injecter entre 12 et 16 litres d’une solution de formol. » Mais il y avait un problème. L’ensemble de Zhongnanhai était certes relié directement à deux centrales électriques de Pékin, et deux générateurs assuraient le maintien de l’approvisionnement en électricité, même quand le reste de la ville était plongé dans le noir. En revanche, même dans le bâtiment 202, où on m’a allongé dans une salle transformée en morgue, personne n’avait pensé à installer des thermostats dans chaque pièce. La température était de 25 °C et je devais sérieusement commencer à puer, parce que le Dr Li a demandé qu’elle soit baissée à 10 °C. Problème : tous les leaders étaient encore là. Comme il n’y avait pas le choix, ils sont rentrés chez eux.

J’aime bien cette idée : grâce à la pestilence que je dégageais et à la menace d’un froid cadavérique, j’ai pu chasser une dernière fois ces incapables. Je leur avais bien dit : « Le vent aura l’odeur du sang après ma mort. Et qu’est-ce qui vous arrivera ? Dieu seul le sait. » Toute la nuit et jusque 10 heures le lendemain matin, l’équipe médicale m’a injecté 22 litres de formol, soit 6 de plus que prévu, « afin que le surplus garantisse le résultat », selon mon médecin. Formidable. Le Dr Li a raconté la suite : « La tête de Mao était ronde comme un ballon. Son cou était aussi large que sa tête et les oreilles sortaient à angle droit. Sa peau brillait et la formule de formol perlait à sa surface, comme de la transpiration. Le corps était grotesque. Les gardiens et l’équipe médicale étaient atterrés. » Des heures durant, ces gredins ont massé ma tête et mon cou, avec une serviette et du coton hydrophile, afin de faire descendre une partie du liquide. L’un d’entre eux a pressé tellement fort qu’il a arraché la peau de ma joue droite. Génial, vraiment. Les têtes ne sont pas comme la ciboulette, elles ne repoussent pas.

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Mon corps avait gonflé, mais ils ont entrepris de me montrer au public une première fois, pendant deux semaines, sans que personne n’ose faire la moindre remarque. De là à mettre en £uvre les dispositions pour que je sois exposé en permanence, c’était une autre affaire.

Pas question de demander aux Soviétiques comment ils s’y étaient pris avec Lénine et Staline : les relations avec Moscou étaient trop dégradées. Les Vietnamiens avaient sacralisé le corps de l’Oncle Hô, mort en 1969, et l’avaient exposé dans un mausolée à Hanoi. Mais ces minables ont refusé de donner un coup de main, sans doute sous la pression des Soviétiques, qui avaient partagé avec eux leurs secrets d’embaumement. Tant mieux, d’ailleurs, parce que des indiscrets ont eu le temps de dire aux nôtres que le nez d’Hô Chi Minh avait pourri et que sa barbe s’était désagrégée. En 1957, quand je suis allé à Moscou, les Russes m’avaient déjà confié que le nez et les oreilles de Lénine avaient pourri et étaient remplacés par de la cire. Tout cela était de mauvais augure.

Voilà pourquoi deux experts chinois ont été envoyés scruter les figures en cire de Madame Tussauds, le musée Grévin de Londres. Au retour, un mannequin très ressemblant a été modelé par des artistes pékinois et les deux Mao, moi et le faux, ont été installés dans la crypte creusée sous le mausolée. L’endroit a même été équipé d’un ascenseur afin de monter l’un ou l’autre dans la salle d’exposition. C’est ainsi que j’ai fini par tenir ma vengeance. Si vous venez me voir, un jour, vous ne saurez jamais très bien sur qui votre regard se posera. Le Mao authentique, ou la contrefaçon ? Il faut rechercher la vérité dans les faits !

(1) Les passages en italique sont tirés des écrits ou des propos véritables de Mao.

MAO ZEDONG, PCC MARC EPSTEIN

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